Tadej Pogačar possède 13 victoires sur les Monuments, soit le deuxième plus grand total de l’histoire du cyclisme. Mais sur ce palmarès presque parfait, une case restera toujours vide : Paris–Roubaix.
Et ce n’est pas le genre de vide de quelqu’un qui « n’a pas encore tenté sa chance » — il y est allé, et a terminé deuxième deux années consécutives. En 2025, il a perdu face à Mathieu van der Poel ; en 2026, il a été battu au sprint final sur le vélodrome de Roubaix par Wout van Aert. À deux reprises, il n’a échoué qu’à la toute dernière étape.
Cet article décortique une question : pourquoi Paris–Roubaix ? Pourquoi précisément cette course, qui bloque un coureur capable de battre des records à l’Alpe d’Huez ?
Les différences de caractère entre les cinq Monuments
| Monument | Caractère décisif | Palmarès de Pogačar |
|---|---|---|
| Milan-San Remo | Longue distance + explosion sur les bosses finales | 1 victoire (2026) |
| Tour des Flandres | Usure répétée sur les courts secteurs pavés en montée | 3 victoires (2023, 2025, 2026) |
| Paris-Roubaix | Pavés plats + puissance et chance | 0 victoire (2e en 2025, 2026) |
| Liège-Bastogne-Liège | Montées continues de moyenne longueur | 4 victoires (2021, 2024, 2025, 2026) |
| Tour de Lombardie | Longues montées automnales | 5 victoires (2021–2025) |
En regardant ce tableau, la réponse est déjà écrite : les quatre courses que Pogačar a gagnées comportent toutes des « bosses ». Le Lombardie et Liège reposent sur des montées continues pour creuser l’écart ; le Tour des Flandres, bien que pavé, met en scène des courts mais raides secteurs comme l’Oude Kwaremont ou le Paterberg, qui restent avant tout un terrain de jeu pour la puissance en montée ; à San Remo, les points décisifs de la Cipressa et du Poggio sont également vallonnés.
Seul Paris-Roubaix ne compte presque aucune véritable bosse, du début à la fin.
Pourquoi les pavés lui posent le plus de problèmes
1. Une inadéquation entre le gabarit et le profil de puissance
Paris-Roubaix est une course typique de « puissance sur le plat ». Sur les pavés rugueux du nord de la France, un coureur a besoin de puissance absolue élevée, de stabilité apportée par un poids important pour plaquer le vélo au sol, et de la capacité à maintenir la puissance dans les vibrations. Traditionnellement, cette course favorise les spécialistes des classiques au gabarit robuste.
Pogačar est un coureur complet de type grimpeur ; son avantage réside dans son rapport puissance/poids — l’indicateur qui fait la différence pour gravir le Tourmalet ou l’Alpe d’Huez. Mais sur les pavés plats de Roubaix, un poids léger n’est pas un avantage ; au contraire, il rend le vélo plus sujet aux rebonds sur les pavés. (Note : concernant les valeurs précises de puissance des coureurs, les rapports publics sont pour la plupart des estimations, et non des données officielles. Nous ne parlons ici que des différences de profil, sans citer aucun chiffre.)
2. Une part de chance extrêmement élevée
Paris-Roubaix est surnommé « l’Enfer du Nord », en grande partie parce que la probabilité de problèmes mécaniques et de chutes y est bien plus élevée que sur les autres courses. L’édition 2026 en est le parfait exemple :
- À 120 km de l’arrivée, Pogačar crève et change de vélo à deux reprises, mettant plus de vingt kilomètres à revenir dans le peloton
- Après la trouée de Arenberg, il intègre un groupe de tête de 7 coureurs (Van der Poel, lui, est distancé de plus de 2 minutes à cause d’un problème mécanique)
- Il change ensuite de vélo une nouvelle fois
- À moins de 50 km de l’arrivée, il attaque dans le secteur de Mons-en-Pévèle ; seul Van Aert parvient à le suivre
- Les deux hommes mènent jusqu’au vélodrome, où il s’incline au sprint final face à Van Aert
Autrement dit, dans une course où il a changé de vélo trois fois, il est tout de même parvenu au duel final à deux. Cela prouve au contraire que le niveau n’est pas le problème — le problème, c’est que cette course donne le poids maximal aux « facteurs incontrôlables ».
3. Le vélodrome final est un sprint pur
Les derniers centaines de mètres du vélodrome de Roubaix sont un sprint de piste standard. Lorsque la course arrive sur le vélodrome avec seulement deux ou trois coureurs, la victoire se joue sur la vitesse de sprint pure — ce qui n’est précisément pas le point fort de Pogačar, mais bien le domaine de prédilection de coureurs comme Van Aert.
Par contraste, lors du Milan-San Remo 2026, il lançait son sprint à 200 mètres de la ligne sur la Via Roma et s’imposait d’une demi-roue face à Tom Pidcock. Même sprint final, mais à San Remo, il avait d’abord utilisé le Poggio pour réduire ses adversaires à un seul ; à Roubaix, il est poussé dans un corps-à-corps où il n’a pas l’avantage.
À quel point le Grand Chelem des cinq Monuments est-il rare ?
Le « Grand Chelem des cinq Monuments » est un exploit réalisé par très peu de coureurs dans l’histoire du cyclisme. La raison est simple : les exigences de ces cinq courses sont contradictoires entre elles.
- Le Lombardie et Liège exigent une endurance dans les longues montées
- Paris-Roubaix exige une puissance absolue et une résistance aux chocs sur les pavés plats
- Le Tour des Flandres exige des explosions répétées sur les courts mais raides secteurs
- San Remo exige de pouvoir sprinter après près de 300 kilomètres
Un coureur capable de s’échapper seul dans les routes italiennes en automne n’est généralement pas celui qui dominera les spécialistes des classiques sur les pavés du nord de la France. C’est aussi pourquoi cette liste est si courte — Eddy Merckx en est le membre le plus célèbre, et ses 19 victoires sur les Monuments restent à ce jour un record.
La situation actuelle de Pogačar est très particulière : à l’exception de Roubaix, il a gagné chacune des quatre autres courses plus d’une fois. San Remo : 1 victoire ; le Tour des Flandres : 3 ; Liège : 4 ; le Lombardie : 5 — les quatre sont en poche, il n’en manque qu’une.
Combien de chances lui reste-t-il ?
Pogačar est né en septembre 1998 ; il aura 27 ans en 2026. En ce qui concerne la fenêtre de participation à Paris-Roubaix, il lui reste théoriquement un nombre non négligeable d’opportunités. Mais plusieurs considérations pratiques entrent en jeu :
L’effet d’éviction dans le calendrier
Paris-Roubaix tombe en avril, à seulement une semaine du Tour des Flandres, et est immédiatement suivi de la période cruciale de préparation pour le Tour de France. Pour un coureur dont l’objectif central est le classement général du Tour, chaque participation supplémentaire à Roubaix représente une exposition supplémentaire à un risque élevé de chute.
Les adversaires se renforcent, ils ne s’affaiblissent pas
Van Aert a remporté en 2026 son premier Monument sur pavés, Van der Poel a gagné Roubaix en 2025, et tous deux sont actuellement dans une forme qui leur permet de gagner cette course. Pogačar ne doit pas percer un vide, mais bien deux spécialistes de haut niveau des pavés.
Mais il a déjà prouvé que la méthode fonctionne
L’attaque de Mons-en-Pévèle en 2026 est un signal clé : il a trouvé le moyen de transformer Roubaix en un « duel à quelques-uns ». Il ne reste plus que la question de savoir comment gérer les derniers centaines de mètres — partir seul plus tôt, ou accepter le risque d’un duel au sprint.
Conseils d’observation pour les cyclistes taïwanais
Taïwan n’a pas de pavés, mais la sensation d’une « route qui absorbe la puissance » n’est pas inconnue : si vous avez déjà roulé sur de vieilles routes industrielles, des sections rapiécées de gravats ou des fissures d’asphalte après la pluie, vous comprenez pourquoi les coureurs de Roubaix utilisent des pneus plus larges et une pression plus basse.
La prochaine fois que vous regarderez Paris-Roubaix, ne vous contentez pas de regarder qui est en tête — observez bien les moments de crevaison, de changement de vélo et de chute. Le sort de cette course est souvent scellé dès l’instant où un coureur lève la main pour appeler son mécanicien.
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