
Même 60 g/h, le vélo passe, la course fait défaut ?
Le scénario de crash le plus courant chez les triathlètes :
- Sur le segment vélo, absorber 80 g par heure ne pose aucun problème
- 5 km après la T2, les nausées commencent
- Au 10 km, l’estomac est lourd, et le ravitaillement du vélo est régurgité
- La deuxième moitié du marathon ne tient qu’avec de l’eau
Pourquoi ? Quatre mécanismes physiologiques rendent le ravitaillement en course à pied bien plus difficile qu’à vélo.
Mécanisme 1 : Les vibrations verticales
À chaque foulée, le corps encaisse un impact au sol d’environ 0,15 seconde, subissant une force de 2,5 à 3 fois le poids du corps. Le contenu de l’estomac est secoué de haut en bas, ce qui provoque :
- Une diminution de la vitesse de vidange gastrique
- Un relâchement du tonus du cardia entre l’œsophage et l’estomac (risque de vomissements)
- Des troubles du péristaltisme intestinal (risque de diarrhée)
Mécanisme 2 : L’élévation de la température centrale
La course à pied dissipe moins bien la chaleur que le vélo (pas de refroidissement par le vent). Pour chaque élévation de 1 °C de la température centrale, le flux sanguin intestinal diminue de 20 %. Dans la seconde moitié du marathon d’un Ironman, la température centrale peut atteindre 39 °C, et le flux sanguin intestinal peut tomber à seulement 50 % de sa valeur normale.
Mécanisme 3 : La déshydratation cumulative
Les pertes hydriques accumulées sur le segment vélo ne se manifestent pleinement que sur le segment course. La déshydratation entraîne :
- Une augmentation de la viscosité du sang
- Une baisse supplémentaire du flux sanguin viscéral
- Une diminution de la dilution des produits de ravitaillement (concentration passivement augmentée)
Mécanisme 4 : La fatigue cumulative
Les 5 à 6 premières heures d’effort intense ont déjà épuisé une grande partie du glycogène et produit beaucoup d’acide lactique et de déchets métaboliques. Le système digestif est lui aussi dans un état d’« épuisement ».
6 stratégies de ravitaillement pour le segment course
Stratégie 1 : Privilégier le liquide
Sur le segment course, les solides sont presque impossibles à digérer. 80 % du ravitaillement sous forme liquide (gels énergétiques, boissons pour l’effort, cola).
Stratégie 2 : Petites gorgées, fréquentes
À chaque poste de ravitaillement, ne buvez que 100 à 150 ml (ne vous enfilez pas 300 ml). Adoptez une petite gorgée tous les 1,5 km. L’apport total reste identique, mais la pression sur l’estomac diminue de 50 %.
Stratégie 3 : Diluer la concentration
Diluez le gel énergétique avec 200 ml d’eau. La concentration passe de 30 % à 10 %, ce qui accélère la vidange gastrique.
Stratégie 4 : Le cola, l’arme secrète
Dans la seconde partie de la course (après le 25 km), passez au cola :
- Contient de la caféine (30 mg/canette) : effet stimulant
- Contient des sucres simples (22 g/200 ml) : énergie rapide
- Contient du gaz carbonique : favorise les éructations, soulage la pression gastrique
Attention : ouvrez la canette et laissez le gaz se dissiper un peu avant de boire.
Stratégie 5 : Réduire l’apport total
Objectif glucidique sur le segment course : 30 à 60 g/h (bien moins que les 90 g/h à vélo). Ceux qui tentent de maintenir l’apport du vélo s’effondrent généralement.
Stratégie 6 : L’interrupteur mental
En cas d’inconfort, suspendez le ravitaillement pendant 2 km (ne buvez que de l’eau), laissez le système digestif récupérer, puis reprenez. Forcer l’ingestion mène directement au vomissement.
Chronologie du segment course (marathon IM, objectif 4 heures)
| Kilomètre | Contenu | Glucides cumulés |
|---|---|---|
| 0–2 | Eau pure 100 ml, rien à manger | 0 g |
| 4 | 1 gel énergétique + eau 150 ml | 25 g |
| 7 | Boisson pour l’effort 150 ml | 36 g |
| 10 | 1 gel énergétique + eau | 61 g |
| 13 | 1 comprimé de sel + eau 200 ml | 61 g |
| 16 | Boisson pour l’effort 150 ml | 72 g |
| 19 | 1 gel énergétique (caféiné) + eau | 97 g |
| 22 | Cola 150 ml | 114 g |
| 25 | Comprimé de sel + eau | 114 g |
| 28 | Cola 150 ml | 131 g |
| 31 | 1 gel énergétique | 156 g |
| 34 | Cola 200 ml | 178 g |
| 37 | Comprimé de sel + eau | 178 g |
| 40 | Cola 200 ml | 200 g |
| 42,2 | Arrivée | - |
Total : Glucides ~200 g (moyenne de 50 g/h), sodium ~1 000 mg, eau ~2 L
Gestes d’urgence en cas de problème
Nausées
- Arrêtez tout produit de ravitaillement
- Rincez-vous la bouche avec de l’eau pure (sans avaler)
- Marchez lentement sur 200 m pour stabiliser l’estomac
- Après 5 minutes, essayez 50 ml de cola
- Si tout va bien, reprenez le ravitaillement
Crampes abdominales
- Marchez lentement
- Massez l’abdomen
- Essayez d’aller aux toilettes (les toilettes mobiles sont proches, ne vous retenez pas)
- L’évacuation des gaz soulage généralement
Diarrhée
- Arrêtez toutes les boissons pour l’effort (l’hypertonicité aggrave le problème)
- Passez à de l’eau salée isotonique (eau pure + une pincée de sel)
- Remplacez les produits par une concentration faible (demi-gel + beaucoup d’eau)
Répétition à l’entraînement
Les entraînements clés pour simuler les conditions de course :
Brick Training (vélo suivi de course à pied)
- 1 fois par semaine : 90 minutes de vélo → immédiatement 30 minutes de course à pied
- Ravitaillement complet au niveau du vélo
- Sur la partie course, entraînez-vous à continuer le ravitaillement malgré l’inconfort digestif
Race Pace Long Run
- 1 fois toutes les 2 semaines : 25 à 30 km à l’allure de course
- Simulez le rythme de ravitaillement sur toute la séance
- Testez la tolérance de différents produits aux vibrations de la course à pied
Petits conseils pour le jour J
- 30 minutes avant la T2, réduisez le ravitaillement vélo (pour diminuer le contenu gastrique)
- Au changement de la T2, buvez seulement 50 ml d’eau, ne mangez rien
- Sur les 5 premiers km de course, courez 10 à 15 secondes/km plus lentement que l’allure cible pour laisser le système digestif s’adapter
- Emportez 2 à 3 comprimés de sel (les postes de ravitaillement n’en ont pas toujours)
- Emportez une petite serviette pour essuyer la sueur (contrôle de la température centrale)
Conclusion
Le ravitaillement sur le segment course ne consiste pas à « manger le plus possible », mais à choisir la bonne forme et le bon rythme. En réduisant l’objectif de 90 g/h à 50 g/h, en remplaçant les solides par des liquides et les grosses gorgées par de petites gorgées, le risque d’effondrement diminue considérablement.
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