
1. Qu’est-ce que le Post-race Blues ?
Le « blues post-course » (Post-race Blues, ou dépression post-marathon) désigne un ensemble de symptômes qui apparaissent dans les 1 à 4 semaines suivant une course :
- Un sentiment de vide ou de perte inexpliqué
- Une perte d’intérêt pour l’entraînement
- Des troubles du sommeil
- Des variations d’appétit
- De l’irritabilité ou des larmes faciles
- Le doute de soi
Ce phénomène est lié, sans être identique, au « Post-achievement Slump » (le creux post-accomplissement) :
- Post-achievement Slump : la baisse de moral qui suit un grand accomplissement, comme un nouveau record personnel (PB)
- Post-race Blues : un abattement post-course qui peut survenir après n’importe quelle épreuve, même sans record personnel
2. Pourquoi cela se produit-il ?
Raison 1 : le reflux de la tempête neurochimique
Pendant la course, le cerveau libère :
- De l’adrénaline
- De la dopamine
- Des endocannabinoïdes
- Des endorphines
Ces niveaux chutent brutalement 24 à 72 heures après l’arrivée — un phénomène proche du sevrage, sauf que le corps ne sait pas ce qui lui arrive.
Raison 2 : le vide de l’objectif
Pendant la préparation : chaque jour apporte son lot d’entraînement, d’allure et de ravitaillement à penser. Après la course : plus aucun objectif, soudainement. Le « centre de planification » du cerveau (le cortex préfrontal) ne trouve plus de tâche à accomplir.
Raison 3 : la rupture identitaire
Pendant la préparation : « Je suis quelqu’un qui se prépare pour un marathon. » Après la course : « Et maintenant ? Suis-je encore un athlète ? »
Raison 4 : la baisse des interactions sociales
Pendant la préparation : club de course, stages d’entraînement, interactions fréquentes avec la communauté. Après la course : une période de repos où les interactions sociales tombent presque à zéro.
Raison 5 : les changements physiques
Dans les 1 à 2 semaines suivant la course, la forme physique décline et les courbatures persistent, ce qui peut renforcer l’impression subjective d’être « devenu bon à rien ».
3. Différents types d’arrivée, différents types de Blues
Type A : record personnel battu (le crash après le sommet)
- L’intensité la plus forte
- Dure 2 à 6 semaines
- La question existentielle « et maintenant ? » pèse le plus lourd
Type B : objectif atteint tout juste
- Intensité modérée
- Dure 1 à 3 semaines
- Satisfaction et sentiment de perte coexistent
Type C : arrivée sans avoir atteint l’objectif
- Une double peine de déception et de perte
- Dure 2 à 4 semaines
- Le doute de soi est marqué
Type D : abandon (DNF) ou retrait
- L’intensité la plus lourde de toutes
- Dure 4 à 8 semaines
- Nécessite une intervention plus active
4. La chronologie du Post-race Blues
| Période | État | Priorité |
|---|---|---|
| 0-24 h après | Excitation, fierté | Savourer l’accomplissement |
| 1-3 jours après | Fatigue physique, moral encore bon | Récupération physique |
| 4-7 jours après | Le vide commence | Rester attentif à l’arrivée du Blues |
| 1-3 semaines après | Le Blues au plus profond | Intervention active |
| 4-8 semaines après | Reprise progressive | Construire un nouveau rythme |
| 8-12 semaines après | Récupération complète | Entrer dans un nouveau cycle |
5. Neuf stratégies pour traverser cette période
Stratégie 1 : s’y attendre
Le simple fait de « savoir que le Blues va arriver » peut réduire son impact de moitié. Une semaine avant la course, dites-vous : « Je risque de me sentir mal pendant 1 à 3 semaines après l’arrivée, et c’est normal. »
Stratégie 2 : planifier l’après-course avant la course
La semaine précédant la course, planifiez déjà les 4 semaines suivantes :
| Semaine | Thème | Exemples |
|---|---|---|
| 1 | Célébrer + repos complet | Dîner de célébration, massage, voyage en famille |
| 2 | Récupération physique | Marche, étirements, yoga |
| 3 | Traitement mental | Écrire un bilan de course, revoir son entraînement |
| 4 | Explorer une nouveauté | Essayer un nouveau sport ou un nouveau loisir |
L’essentiel : ne laissez pas l’après-course devenir un vide.
Stratégie 3 : tenir un « journal de bilan post-course »
Dans les 3 à 7 jours suivant la course, notez :
- Quel a été le plus beau moment de la course ?
- Qu’ai-je appris ?
- Envers qui suis-je reconnaissant ?
- Comment ai-je grandi pendant l’entraînement ?
- Que voudrais-je dire à mon futur moi ?
Ce processus transforme le « résultat » en « parcours », ce qui rend le vide moins probable.
Stratégie 4 : socialiser délibérément
Prévoyez un repas ou une rencontre avec des amis coureurs. Il n’est pas nécessaire de parler de la course — parlez d’autre chose, écoutez leurs histoires. Le lien social reste l’antidote le plus puissant contre le Blues.
Stratégie 5 : essayer une nouvelle activité
Après un marathon, vous pouvez essayer :
- La natation : faible impact, relaxante
- Le vélo : permet de parcourir de longues distances et de se vider l’esprit
- L’escalade : une nouvelle compétence, une nouvelle communauté
- Le trail : de nouveaux paysages, de nouveaux défis
- Le yoga : un alignement du corps et de l’esprit
La nouveauté stimule la dopamine.
Stratégie 6 : se rendre utile aux autres
- Écrire un récit pour aider les débutants
- Servir de lièvre (pacer) dans un club de course
- Initier un ami à la course
- Faire du bénévolat
Donner active l’ocytocine, atténue la dépression et reconstruit un sentiment de sens.
Stratégie 7 : attendre avant de s’inscrire à la prochaine course
Erreur fréquente : s’inscrire à la prochaine course à peine une semaine après l’arrivée, pour « combler le vide ». Résultat : récupération insuffisante + esprit non apaisé → performance en baisse → un Blues encore plus profond.
La bonne approche : attendre au moins 4 semaines avant d’envisager la prochaine course, et au moins 8 semaines avant de commencer à s’y préparer.
Stratégie 8 : s’autoriser à ne « pas être un athlète » pendant un temps
Essayez ceci pendant 4 semaines :
- Ne pas porter de vêtements de sport
- Ne pas porter sa montre GPS
- Ne pas consulter Strava
- Ne pas parler de course à pied
Laissez votre identité passer d’« athlète » à simplement « personne ». Vous redécouvrirez les multiples facettes de vous-même.
Stratégie 9 : demander une aide professionnelle si nécessaire
Si le Blues dure plus de 6 semaines et affecte votre travail ou votre vie, consultez un médecin. La dépression chez les athlètes est bien réelle.
6. Des exemples au sommet
Sarah True (triathlète olympique)
À l’Ironman de Francfort 2019, elle a manqué le podium de seulement 2 minutes. Elle a publiquement partagé sa profonde dépression post-course : « Je n’ai pas pu sortir de chez moi pendant trois mois entiers. » Sa façon de s’en sortir : thérapie, réorientation vers le marathon, et six mois de repos. Elle est revenue en force l’année suivante.
Meb Keflezighi (champion du marathon de Boston)
Il écrit dans ses mémoires : « Après chaque grande course, j’ai deux semaines de Blues. J’ai fini par m’y habituer — cela prouve que je me suis vraiment donné à fond. » Son rituel : marcher seulement pendant la semaine suivant l’arrivée, et éviter toute actualité sportive.
Eliud Kipchoge
Sa méthode : trois mois de « temps en famille » après chaque grande course, en rentrant chez lui pour être avec sa femme, ses enfants, et cultiver la terre. Un changement d’identité complet.
7. Réponse à long terme : instaurer un « rituel post-course »
Il est conseillé de vous créer votre propre rituel post-course, à appliquer après chaque épreuve.
Dans les 24 heures
- Savourer lentement un repas que vous aimez
- Appeler famille et amis
- Écrire une phrase de gratitude
Dans la semaine
- Aucun entraînement du tout
- Un massage
- Une séance de massage ou de kinésithérapie
- Rédiger son bilan post-course
Dans le mois
- Accomplir un petit objectif non sportif (finir un livre, apprendre une recette)
- Au moins une activité sociale
- S’attribuer soi-même un « prix de l’effort »
Dans les trois mois
- C’est seulement à ce moment-là qu’on commence à envisager la prochaine course
- Définir son prochain cycle d’entraînement
8. Un mot pour vous-même
Haruki Murakami a écrit, en substance, que chaque coureur porte ses propres rêves, et que ces rêves sont comme des nuages : ils prennent forme, puis se dissipent, puis se reforment.
Le Post-race Blues, c’est précisément le moment où ce rêve se dissipe. C’est inconfortable, mais inévitable — et c’est aussi le signe qu’un nouveau rêve est sur le point de prendre forme.
La prochaine fois que vous franchirez une ligne d’arrivée, n’ayez pas peur du vide. Ce vide est justement l’espace où le prochain rêve viendra s’installer.
9. La question ultime : pourquoi courez-vous ?
Si vous ressentez un Blues intense après chaque course, il vaut peut-être la peine de vous demander :
- La course à pied est-elle un outil pour ma vie, ou le sens de ma vie ?
- Si un jour je ne pouvais plus courir, qui serais-je ?
- Puis-je courir simplement pour le chemin parcouru ?
Une fois que vous pourrez répondre à ces questions, le Post-race Blues s’atténuera naturellement — car la course n’est qu’une partie de vous, pas la totalité de qui vous êtes.
Vous restez entier, même après la ligne d’arrivée. Voilà la réponse.
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