Récit de l'étape 13 du Tour de France 2026 : Dole → Belfort — une échappée de 57 coureurs et une élimination à dix sur les collines
La 13e étape du Tour de France 2026 fut le jour le plus long de cette édition. Le 17 juillet, le peloton s’élança de Dole, au pied du Jura, pour filer vers le nord-est en direction du massif des Vosges, avant d’atteindre Belfort après 205,8 kilomètres. Ce jour-là, pas d’arrivée au sommet, pas de contre-la-montre, et le classement général des trois premiers n’a pas bougé d’une seconde — et pourtant, ce fut l’une des étapes les plus dignes d’être décortiquée kilomètre par kilomètre : une échappée géante de 57 coureurs, un sauvetage orchestré de main de maître par le maillot vert, un col de première catégorie qui a réduit l’échappée de 57 à 10 coureurs, et un duel à deux dans les 15 derniers kilomètres.
Voici le récit complet de cette journée.
Fiche de l’étape : le jour le plus long de cette édition
Commençons par les chiffres.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Étape | 13e étape du Tour de France 2026 |
| Date | 17 juillet 2026 (vendredi) |
| Parcours | Dole → Belfort |
| Distance | 205,8 km (le plus long de cette édition) |
| Type d’étape | Étape vallonnée |
| Dénivelé total | Environ 2 300 à 2 450 mètres |
| Départ officiel | 13h20, heure locale |
| Côtes répertoriées | Col des Croix (3e catégorie), Ballon d’Alsace (1re catégorie) |
| Sprint intermédiaire | Mélisey (km 137,8) |
| Température moyenne | Environ 28°C |
| Vitesse moyenne du vainqueur | 49,999 km/h selon ProCyclingStats ; 51,45 km/h de moyenne générale selon Cyclingnews |
| Vainqueur de l’étape | Mauro SCHMID (TEAM JAYCO ALULA), en 4 h 6 min 58 s |
205,8 kilomètres avalés en un peu plus de quatre heures, cela signifie une moyenne horaire d’environ 50 km/h — et ce, avec un col de première catégorie dans le parcours. Un chiffre anormalement élevé, même pour l’histoire du Tour. Trois raisons principales : l’échappée était si nombreuse qu’elle formait son propre petit peloton capable de relayer ; un vent arrière nettement favorable soufflait ce jour-là ; et le peloton a été contraint de poursuivre pendant près d’une heure en début d’étape à cause de la bataille pour le maillot vert.
Le vainqueur du jour, Mauro Schmid, a donné la meilleure description à l’arrivée : « C’était une journée très dure dès le départ, on a pédalé à fond dès la première minute. » Il a également mentionné que son équipe, Jayco-AlUla, avait tout misé sur une présence dans l’échappée, après plusieurs tentatives infructueuses les jours précédents. Ce jour-là, enfin, c’était la bonne.
Au départ de la ville natale de Pasteur : leçon de géographie à Dole et au pied du Jura
Dole est située au pied du massif du Jura, dans l’est de la France. C’est la ville natale de Louis Pasteur, le père de la microbiologie, et une vieille connaissance du Tour de France. Entourée de collines et bénéficiant d’un climat agréable, la ville est un terrain d’entraînement prisé des cyclistes locaux. En 1939, le Français Maurice Archambaud s’y était imposé dans un contre-la-montre ; en 2017, lors d’une étape disputée dans le Jura, c’est Lilian Calmejane qui avait levé les bras, illustrant la difficulté du terrain local.
Au départ de Dole, les 130 premiers kilomètres sont en réalité une « fausse plaine ». Le parcours remonte le bassin de la Saône et les terres agricoles de la Franche-Comté : routes larges, peu de virages, visibilité dégagée, seules de petites ondulations viennent ponctuer le tracé. C’est exactement pour cela que la moyenne a pu dépasser les 50 km/h — ce terrain est extrêmement favorable au travail d’équipe dans le peloton, et extrêmement défavorable à toute tentative de solo.
Le vrai changement de terrain intervient après le kilomètre 130. La route commence à s’élever vers la lisière sud des Vosges, une montagne au caractère bien différent des Alpes : les Vosges sont un massif ancien de granite, aux formes arrondies par l’érosion, que les Français appellent « ballon ». Le point culminant, le Grand Ballon, ne dépasse pas 1 424 mètres. Pas de murailles aux dénivelés vertigineux comme dans les Alpes, mais plutôt un rythme de « col après col, des pentes moyennes mais aucune portion plate pour récupérer » — des forêts denses, des routes étroites, des vents changeants : un massif typiquement « épuisant ».
Belfort, la ville d’arrivée, est un autre haut lieu historique. Elle garde l’unique passage de plaine entre les Vosges et le Jura — la trouée de Belfort —, un passage obligé pour les armées, les marchands, les chemins de fer et les routes depuis deux mille ans. Descendre du Ballon d’Alsace vers Belfort, c’est débouler des montagnes vers ce carrefour historique. Les 15 derniers kilomètres sont presque plats, un vrai terrain de sprint.
La situation avant l’étape : les 3 min 36 s de Pogačar et les dessous des quatre maillots
Au matin de la 13e étape, voici à quoi ressemblait le classement général :
- Maillot jaune : Tadej Pogačar (UAE TEAM EMIRATES XRG), en 43 h 4 min 1 s
- Deuxième : Jonas Vingegaard (TEAM VISMA | LEASE A BIKE), à 3 min 36 s
- Troisième : Remco Evenepoel (RED BULL - BORA - HANSGROHE), à 4 min 6 s
- Quatrième : Juan Ayuso (LIDL-TREK), à 4 min 22 s, également vêtu du maillot blanc
- Cinquième : Paul Seixas (DECATHLON CMA CGM TEAM), à 4 min 35 s
- Sixième : Florian Lipowitz (RED BULL - BORA - HANSGROHE), à 4 min 44 s
- Septième : Isaac del Toro (UAE TEAM EMIRATES XRG), à 5 min 8 s
Pogačar avait repris le maillot jaune lors de sa longue échappée en solitaire au col du Tourmalet lors de la 6e étape, puis avait creusé l’écart lors de la 10e étape (le 14 juillet, à Le Lioran), portant son avance à plus de trois minutes et demie. Pour lui, la mission de la 13e étape était simple : ne pas prendre de risque.
En réalité, le reportage de Cyclingnews était très direct : avant d’aborder les Alpes, Pogačar comptait bien lever le pied sur cette longue étape de 205,8 km, se contentant de laisser l’échappée à une distance qui ne menacerait pas le maillot jaune. Ce « laisser-faire stratégique » est le point de départ de toute l’histoire de la journée.
La situation des trois autres maillots :
- Maillot vert : Mads Pedersen (LIDL-TREK) menait confortablement, mais Jasper Philipsen (ALPECIN-PREMIER TECH) et Biniam Girmay (NSN CYCLING TEAM) restaient à portée.
- Maillot à pois : Pogačar était en tête du classement de la montagne, mais comme il portait le jaune, c’est Vingegaard, deuxième, qui portait le maillot à pois (et ce, de la 7e à la 14e étape).
- Maillot blanc : Ayuso menait, suivi de près par Seixas et del Toro.
- Classement par équipes : LIDL-TREK était en tête.
Analyse technique du parcours : deux cents kilomètres de plat, et deux bosses pour finir
La logique de conception de ce parcours est très « Tour de France » : toutes les difficultés sont concentrées dans les 50 derniers kilomètres.
Première difficulté : le col des Croix
- Position : km 157,4
- Altitude au sommet : 678 mètres
- Longueur : environ 5,2 km
- Pente moyenne : 4,8 %
- Catégorie : 3e
Une bosse d’échauffement. Moins de 5 km à moins de 5 % de moyenne, pour des professionnels, c’est une simple côte qui fait monter le rythme cardiaque au seuil. Son vrai rôle est de trier — quand l’échappée compte plus de 50 coureurs, ce genre de bosse suffit à faire décrocher les purs sprinteurs et les équipiers déjà cuits.
Deuxième difficulté : le Ballon d’Alsace
- Position : km 175,8 (à environ 29 km de l’arrivée)
- Altitude au sommet : 1 173 mètres
- Longueur : environ 8,8 à 8,9 km
- Pente moyenne : 6,9 %
- Catégorie : 1re
Voilà le vrai morceau. 8,8 km à 6,9 %, environ 610 mètres de dénivelé : le genre de montée qui « ne vous fait pas exploser, mais qui vous laisse les jambes vides au sommet ». La pente est très régulière, sans aucun passage vicieux au-delà de 10 %, ce qui avantage les grimpeurs à rythme (ceux capables de maintenir une puissance élevée sur la durée) bien plus que les puncheurs.
Les 29 derniers kilomètres : environ 14 km de descente depuis le sommet du Ballon, puis 15 km de plat jusqu’à Belfort. La pente moyenne du dernier kilomètre n’est que de 0,9 %, du plat pur pour un sprint. Cette configuration a dicté le scénario du jour — celui qui partait seul au Ballon ne pouvait quasiment pas tenir jusqu’à l’arrivée, car il restait 15 km de plat pour laisser les poursuivants s’organiser en relais. Pour gagner, il fallait soit sortir en force dans la partie finale du Ballon, soit tenir jusqu’au sprint du petit groupe.
Le Ballon d’Alsace : une montagne inscrite dans l’histoire du Tour
Cette montagne mérite qu’on s’y attarde.
Le Ballon d’Alsace occupe une place tout à fait singulière dans l’histoire du Tour de France : c’est le premier vrai col intégré au parcours de l’épreuve. En 1905, le directeur de course Henri Desgrange l’inscrivit pour la première fois au programme, un acte jugé incroyablement fou à l’époque — à cette époque, les coureurs roulaient sur des vélos en acier à vitesse unique, et beaucoup poussèrent leur machine à pied. Depuis, cette montagne est devenue le symbole du point de départ de « l’ère de la montagne » du Tour.
De 1905 à nos jours, le Ballon d’Alsace est apparu des dizaines de fois sur le parcours du Tour. Il n’est pas aussi fréquent que le Tourmalet ou l’Alpe d’Huez, mais chacune de ses apparitions revêt une dimension de « retour aux sources ». En 2026, il a même été escaladé deux jours de suite : par son versant sud lors de la 13e étape, puis par son autre versant lors de la 14e.
Pour les coureurs, la difficulté du Ballon ne réside pas dans sa pente, mais dans sa position. Les 29 km restants constituent un chiffre très inconfortable : trop loin pour espérer tenir seul, trop près pour creuser un écart décisif. Elle force les coureurs à prendre une décision « on y va ou pas » dans la montée, et c’est précisément ce qui rend ce type de parcours si passionnant.
Récit de la course (1) : la première attaque après 25 km, et la grande échappée déclenchée par Fred Wright
Dès le coup de pistolet, les attaques ont commencé.
Quelques kilomètres après le départ de Dole, une première échappée s’est formée : Michał Kwiatkowski (NETCOMPANY INEOS), Kasper Asgreen (EF EDUCATION - EASYPOST), Louis Vervaeke (SOUDAL QUICK-STEP), Alex Kirsch (COFIDIS) et Georg Zimmermann (LOTTO INTERMARCHE).
Ces cinq coureurs ont été repris après 25 km.
Le véritable déclencheur fut Fred Wright (PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM). Son accélération a entraîné un énorme groupe dans son sillage — si énorme que seules deux équipes, DECATHLON CMA CGM TEAM et SOUDAL QUICK-STEP, n’avaient personne à l’avant.
La composition de ce groupe était le point crucial. On y trouvait :
- Les deux lieutenants de Pogačar : Brandon McNulty et Tim Wellens (UAE TEAM EMIRATES XRG)
- Les deux lieutenants de Vingegaard : Victor Campenaerts et Per Strand Hagenes (TEAM VISMA | LEASE A BIKE)
- Les deux lieutenants d’Evenepoel : Tim Van Dijke et Maxim Van Gils (RED BULL - BORA - HANSGROHE)
Quand les trois premiers du classement général ont chacun placé deux coureurs à fort rendement dans l’échappée, cette échappée ne pouvait plus être reprise — aucune équipe n’avait intérêt à chasser ses propres coéquipiers.
Le coureur le mieux placé au classement général dans l’échappée était Tom Pidcock (PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM), alors 10e à 11 min 49 s de Pogačar. Il était escorté par trois coéquipiers. Une marge de 11 min 49 s, théoriquement sans danger pour le maillot jaune, mais suffisante pour menacer chacun des dix premiers — cette bombe à retardement allait exploser dans l’après-midi.
Récit de la course (2) : le sauvetage du maillot vert — Pedersen a chassé pendant une heure
L’épisode le plus sous-estimé de la journée est le sauvetage du maillot vert par Pedersen.
Quand l’échappée s’est formée, Philipsen était dedans, pas Pedersen. Pour LIDL-TREK, c’était une alerte rouge : le sprint intermédiaire de Mélisey (km 137,8) allait rapporter gros, et si Philipsen prenait tous les points de l’échappée pendant que Pedersen restait dans le peloton, ce dernier pouvait perdre plus de 20 points en une seule journée.
Le problème, c’est que l’échappée avait déjà 40 secondes d’avance, et qu’avec autant d’équipes représentées, LIDL-TREK ne pouvait quasiment compter sur aucune aide. Ils ont même failli abandonner.
Le tournant est venu d’une contre-attaque : Girmay est sorti du peloton avec un groupe. Pedersen a pris sa décision sur-le-champ, il a mis la main à la pâte, accélérant pour rejoindre ce groupe de contre de 20 coureurs.
Puis il a fait une chose que les sprinteurs font rarement : il a mené le train pendant près d’une heure.
Selon Cyclingnews, après avoir rejoint le groupe de Girmay, Pedersen « a passé la majeure partie du temps à pousser le rythme à l’avant », parvenant enfin à rejoindre l’échappée à 90 km de l’arrivée. Après la jonction, le groupe de tête comptait 57 coureurs, avec près de 7 minutes d’avance sur le peloton maillot jaune.
Résultat du sprint intermédiaire de Mélisey : Philipsen s’impose (25 points), Pedersen prend la deuxième place (20 points), Girmay troisième (16 points).
Pedersen n’a perdu que 5 points. En fin de compte, il a échangé une heure d’effort intense contre une perte limitée à 15 points — à la fin de la journée, il comptait 377 points au maillot vert, avec 41 points d’avance sur Philipsen (336 points) et Girmay troisième (333 points). Cette « victoire invisible » fut l’une des clés qui lui permit de porter le vert jusqu’à Paris.
Récit de la course (3) : l’élimination à dix au Ballon
Après le col des Croix, l’échappée était toujours aussi nombreuse, avec 8 min 10 s d’avance sur le peloton.
Côté peloton, la situation devenait délicate. La position virtuelle de Pidcock au classement général grimpait en flèche, menaçant celle de Lenny Martinez (BAHRAIN VICTORIOUS). BAHRAIN VICTORIOUS a donc commencé à rouler en tête du peloton aux côtés d’UAE TEAM EMIRATES XRG. Mais 8 minutes, c’est énorme — Pidcock menaçait tout le monde, sauf Pogačar.
Dès le début de l’ascension du Ballon d’Alsace, l’élimination a commencé.
La première attaque est venue de Rick Pluimers (TUDOR PRO CYCLING TEAM). Son attaque a donné aux sprinteurs une excuse « raisonnable » pour lâcher prise — Girmay, Philipsen et Pedersen ont immédiatement levé le pied, économisant leurs forces pour la suite.
Kévin Vauquelin (NETCOMPANY INEOS) a répliqué, mais son accélération a surtout fait des dégâts à l’arrière du groupe.
Quand l’échappée ne comptait plus que 20 coureurs, Maxim Van Gils (RED BULL - BORA - HANSGROHE) a attaqué à 34 km de l’arrivée, à 4 km du sommet du Ballon. Pidcock a personnellement refermé cette attaque, mais le mal était fait — le groupe n’était plus que 10.
Puis Luke Plapp (TEAM JAYCO ALULA) a attaqué, et cette fois Pidcock n’a pas répondu immédiatement. Cependant, la pente s’adoucissant et le groupe maintenant un rythme régulier, Plapp a été repris.
À 800 mètres du sommet, Pidcock a lancé une violente accélération. Un seul coureur a été lâché : Clément Braz Afonso (GROUPAMA-FDJ UNITED). Au sommet, il restait Plapp, Schmid, Van Gils, Vauquelin, Jordan Jegat (TOTALENERGIES), Harold Tejada (XDS ASTANA TEAM) et McNulty. L’avance sur le peloton maillot jaune était de 8 min 30 s.
Les points de la montagne au Ballon ont été pris par Pidcock (10 points), Schmid (8), Van Gils (6), Plapp (4), Vauquelin (2) et Jegat (1).
Récit de la course (4) : l’échappée à deux dans les 15 derniers kilomètres
Dans la descente, Braz Afonso et Wellens sont revenus, portant le groupe de tête à 10 coureurs.
Une fois la route devenue plate, l’attaque décisive est arrivée. À un peu plus de 15 km de l’arrivée, Tejada et Schmid sont partis ensemble, creusant rapidement un écart de 20 secondes.
Ces 20 secondes sur le plat étaient en réalité très fragiles — derrière, 8 coureurs pouvaient s’organiser pour relayer. Mais le point crucial, c’est qu’aucun de ces 8 coureurs n’était un pur rouleur, et Pidcock avait un calcul plus important à faire : préserver sa 3e place, les 4 secondes de bonification et son classement général, plutôt que de viser la victoire d’étape. Le groupe de chasse a donc poussé à fond, mais sans jamais tout à fait combler l’écart.
Pour le duel final, Schmid a donné des détails très complets après l’arrivée.
Il a expliqué avoir commencé à avoir des crampes à 4 km de l’arrivée, ce qui l’inquiétait ; à 2 km, il s’est volontairement laissé glisser à l’arrière, espérant que Tejada attaque le premier. Mais finalement, c’est Tejada qui l’a forcé à passer en tête. Il a estimé avoir lancé son sprint un peu trop tard, et pendant les 50 premiers mètres, l’idée « pas encore une deuxième place comme l’an dernier » lui a traversé l’esprit — l’an dernier, il avait terminé deuxième dans un scénario très similaire. Mais quand la ligne d’arrivée est apparue, il a dit avoir « retrouvé ses jambes », et il est parti.
Schmid, 4 h 6 min 58 s, première victoire d’étape de sa carrière sur le Tour, et première victoire de TEAM JAYCO ALULA sur ce Tour 2026.
Tejada, même temps, deuxième.
2 secondes plus tard, Pidcock a réglé le groupe de chasse pour la 3e place, empochant au passage 4 secondes de bonification. Il s’est montré très pragmatique à l’arrivée : « Je vais forcément perdre beaucoup de temps dans le contre-la-montre, c’est certain. Je vais continuer à faire ce que je fais. Je pense qu’aujourd’hui, nous avons gagné le respect de tous ceux qui ont chassé derrière. Les prochains jours sont des jours de classement général, on va tout donner. »
Le peloton a été réglé par Quinn Simmons (LIDL-TREK), à 7 min 32 s. Aucun feu d’artifice dans le groupe du classement général au Ballon d’Alsace — Pogačar a eu la journée tranquille qu’il espérait.
Analyse du top 10
1. Mauro SCHMID (TEAM JAYCO ALULA) 4:06:58
Coureur polyvalent suisse, issu du cyclo-cross et de la route. Sa caractéristique : « savoir sprinter après quatre heures d’effort intense », la compétence clé dans une bataille d’échappée. La deuxième place de l’an dernier était devenue une obsession ; cette année, il l’a exorcisée dans un scénario quasi identique.
2. Harold TEJADA CANACUE (XDS ASTANA TEAM) même temps
Grimpeur colombien, il a surtout démontré ce jour-là ses qualités de rouleur sous-estimées — c’est lui qui a lancé cette échappée à deux. Perdre le sprint n’est pas une surprise, mais il s’est hissé parmi les deux derniers rescapés de l’échappée.
3. Tom PIDCOCK (PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM) +2"
Le vrai grand gagnant du jour. 4 secondes de bonification pour la 3e place, plus une marge de plus de 8 minutes, lui permettent de passer de la 10e à la 4e place du classement général, à 4 min 15 s de Pogačar, à seulement 9 secondes du podium.
4. Maxim VAN GILS (RED BULL - BORA - HANSGROHE) +2"
L’un des attaquants les plus actifs au Ballon. Son attaque a réduit le groupe de 20 à 10 coureurs ; il est celui qui a le plus « fait le jeu des autres » ce jour-là.
5. Brandon MCNULTY (UAE TEAM EMIRATES XRG) +2"
Le principal lieutenant de montagne de Pogačar présent dans le top 10 de l’échappée : la meilleure preuve de la stratégie « journée tranquille » d’UAE ce jour-là.
6. Kévin VAUQUELIN (NETCOMPANY INEOS) +2"
Espoir français, il a contre-attaqué une fois dans la montée. Son problème : le timing de son attaque, lancée alors que le groupe était déjà dispersé, ce qui en a dilué l’impact.
7. Jordan JEGAT (TOTALENERGIES) +2"
Jeune coureur de classement général d’une équipe française, il a tenu jusqu’au top 10 final, posant les bases de sa future entrée dans le top 10 du général.
8. Clément BRAZ AFONSO (GROUPAMA-FDJ UNITED) +2"
Le seul lâché par Pidcock dans les 800 derniers mètres du Ballon, mais il est revenu dans la descente — ce genre de ténacité vaut de l’or sur le Tour.
9. Tim WELLENS (UAE TEAM EMIRATES XRG) +2"
Revenu dans la descente avec Braz Afonso, UAE place deux hommes dans le top 10 de cette échappée.
10. Luke PLAPP (TEAM JAYCO ALULA) +11"
Il a attaqué, il a été repris, mais son attaque a créé l’espace pour son coéquipier Schmid. La configuration à double carte de JAYCO a finalement porté ses fruits.
Classement complet du top 30
| Place | Coureur | Équipe | Temps / Écart |
|---|---|---|---|
| 1 | Mauro SCHMID | TEAM JAYCO ALULA | 4:06:58 |
| 2 | Harold TEJADA CANACUE | XDS ASTANA TEAM | même temps |
| 3 | Tom PIDCOCK | PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM | +2" |
| 4 | Maxim VAN GILS | RED BULL - BORA - HANSGROHE | +2" |
| 5 | Brandon MCNULTY | UAE TEAM EMIRATES XRG | +2" |
| 6 | Kévin VAUQUELIN | NETCOMPANY INEOS CYCLING TEAM | +2" |
| 7 | Jordan JEGAT | TOTALENERGIES | +2" |
| 8 | Clément BRAZ AFONSO | GROUPAMA-FDJ UNITED | +2" |
| 9 | Tim WELLENS | UAE TEAM EMIRATES XRG | +2" |
| 10 | Luke PLAPP | TEAM JAYCO ALULA | +11" |
| 11 | Raul GARCIA PIERNA | MOVISTAR TEAM | +57" |
| 12 | Michael VALGREN | EF EDUCATION - EASYPOST | +59" |
| 13 | Michael MATTHEWS | TEAM JAYCO ALULA | +1:01 |
| 14 | Nicolas BREUILLARD | TOTALENERGIES | +1:01 |
| 15 | Marc HIRSCHI | TUDOR PRO CYCLING TEAM | +1:01 |
| 16 | George BENNETT | NSN CYCLING TEAM | +1:01 |
| 17 | Lars CRAPS | LOTTO INTERMARCHE | +1:01 |
| 18 | Ion IZAGIRRE INSAUSTI | COFIDIS | +1:03 |
| 19 | Ben O’CONNOR | TEAM JAYCO ALULA | +1:08 |
| 20 | Magnus CORT NIELSEN | UNO-X MOBILITY | +2:23 |
| 21 | Alex ARANBURU DEVA | COFIDIS | +2:23 |
| 22 | Jose Felix PARRA CUERDA | CAJA RURAL-SEGUROS RGA | +2:23 |
| 23 | Rick PLUIMERS | TUDOR PRO CYCLING TEAM | +2:23 |
| 24 | Emiel VERSTRYNGE | ALPECIN-PREMIER TECH | +2:25 |
| 25 | Robbe DHONDT | TEAM PICNIC POSTNL | +3:19 |
| 26 | Romain GREGOIRE | GROUPAMA-FDJ UNITED | +3:19 |
| 27 | Joris DELBOVE | TOTALENERGIES | +3:19 |
| 28 | Nicolya VINOKUROV | XDS ASTANA TEAM | +5:54 |
| 29 | Benjamin THOMAS | COFIDIS | +5:54 |
| 30 | Matteo VERCHER | TOTALENERGIES | +5:54 |
Ce qui est le plus intéressant dans ce tableau, c’est le fossé après la 11e place. Le 10e, Plapp, n’est qu’à 11 secondes ; le 11e, Raul Garcia Pierna (MOVISTAR TEAM), est déjà à 57 secondes. Ces 46 secondes de vide, c’est la réalité physique des 8,8 km du Ballon d’Alsace : les 10 premiers sont les survivants d’une même élimination, les suivants appartiennent à un autre monde.
Évolution des quatre maillots et détails des points
Maillot jaune (classement général) — Les trois premiers de l’étape n’ont pas de bonification (les bonifications de l’étape étaient de 10/6/4 secondes, mais uniquement pour les trois premiers, qui ne sont pas des candidats au général), donc les écarts entre les trois premiers n’ont pas bougé : Pogačar en 47 h 18 min 31 s, Vingegaard à +3 min 36 s, Evenepoel à +4 min 6 s.
Le vrai changement se situe entre la 4e et la 10e place :
| Place | Coureur | Équipe | Retard |
|---|---|---|---|
| 1 | Tadej POGACAR | UAE TEAM EMIRATES XRG | 47:18:31 |
| 2 | Jonas VINGEGAARD | TEAM VISMA | LEASE A BIKE | +3:36 |
| 3 | Remco EVENEPOEL | RED BULL - BORA - HANSGROHE | +4:06 |
| 4 | Tom PIDCOCK | PINARELLO-Q36.5 | +4:15 |
| 5 | Juan AYUSO | LIDL-TREK | +4:22 |
| 6 | Paul SEIXAS | DECATHLON CMA CGM TEAM | +4:35 |
| 7 | Florian LIPOWITZ | RED BULL - BORA - HANSGROHE | +4:44 |
| 8 | Isaac DEL TORO | UAE TEAM EMIRATES XRG | +5:08 |
| 9 | Mattias SKJELMOSE | LIDL-TREK | +5:45 |
| 10 | Lenny MARTINEZ | BAHRAIN VICTORIOUS | +6:34 |
Pidcock passe de la 10e à la 4e place, compressant son retard de 11 min 49 s à 4 min 15 s en une seule journée. C’est le plus grand mouvement au classement général en une journée sur ce Tour.
Maillot vert (points) — Pedersen 377 points, Philipsen 336, Girmay 333. Écart : 41 points.
Maillot à pois (meilleur grimpeur) — Pogačar 42 points, Vingegaard 27, Carapaz (Richard Carapaz, EF EDUCATION - EASYPOST) 19, Pidcock 18. Grâce à ses 10 points au Ballon, Pidcock passe de la 13e à la 4e place du classement de la montagne. Comme Pogačar porte le jaune, c’est Vingegaard qui porte le maillot à pois.
Maillot blanc (meilleur jeune) — Ayuso conserve le maillot, avec 13 secondes d’avance sur Seixas et 46 sur del Toro.
Classement par équipes — LIDL-TREK conserve la tête, UAE TEAM EMIRATES XRG à 9 min 18 s. La meilleure équipe du jour est TEAM JAYCO ALULA.
Prix de la combativité : Tom PIDCOCK.
Revue tactique par équipe : qui a gagné, qui a perdu cette journée
TEAM JAYCO ALULA — Le grand gagnant. Objectif clairement défini avant l’étape : « toute l’équipe dans l’échappée », avec une configuration à double carte : Schmid (polyvalent-sprinteur) + Plapp (moteur capable de grimper et de tirer). Plapp a attaqué au Ballon, épuisant la réaction de Pidcock, pendant que Schmid économisait ses forces derrière. Résultat : Schmid gagne, Plapp 10e, Matthews 13e, O’Connor 19e — quatre coureurs dans le top 20. Une gestion d’échappée digne d’un manuel.
PINARELLO-Q36.5 — Victoire stratégique. Wright a déclenché l’échappée, trois coéquipiers ont escorté Pidcock, Pidcock prend la 3e place et 4 secondes de bonification. De la 10e à la 4e place, pour une équipe ProTeam, c’est une journée à écrire dans le rapport annuel. Seule question : combien de temps cette position peut-elle tenir ? Pidcock le sait bien, il a lui-même déclaré après l’arrivée qu’il perdrait du temps dans le contre-la-montre.
UAE TEAM EMIRATES XRG — Un « laisser-faire » précis. McNulty et Wellens dans l’échappée, c’était placer deux pions à l’avance pour éviter que le peloton n’ait à chasser. Pogačar n’a fait aucun effort superflu de la journée, emmenant des jambes fraîches dans les étapes vosgiennes du lendemain. C’est la méthode standard d’un tenant du titre pour gérer une course de trois semaines.
LIDL-TREK — Contrôle des dégâts réussi. Sur le point de se faire piéger dans la guerre du maillot vert, sauvé par l’heure d’effort intense de Pedersen. Le prix à payer : l’état des jambes de Pedersen le lendemain, mais l’échange en valait la peine.
TEAM VISMA | LEASE A BIKE — Neutre. Campenaerts et Hagenes dans l’échappée, Vingegaard est passé sans encombre. Seule inquiétude : ils ont continué à rouler dans le groupe de Pidcock. Cyclingnews a noté que même lorsque l’échappée avait plus d’une minute d’avance, les trois coéquipiers de Visma continuaient à tirer — pour contrôler Pidcock, certes, mais cela signifie aussi qu’ils ont dépensé des munitions pour le lendemain.
DECATHLON CMA CGM et SOUDAL QUICK-STEP — Les deux seules équipes à avoir manqué l’échappée. Pour des équipes visant une victoire d’étape, c’est une journée de points perdus. Pour DECATHLON, l’équipe de Seixas, c’est encore plus problématique : une journée entière sans aucun coureur à l’avant, donc sans aucun levier tactique.
Histoires de coureurs : Schmid, Tejada et Pidcock
Mauro Schmid — Suisse, issu d’un système de formation combinant route et cyclo-cross, il s’est révélé en 2020 sur une course en Italie avant de passer dans le WorldTour. Il a toujours été ce genre de coureur « bon partout, mais jamais tout à fait » : pas assez grimpeur, pas assez sprinteur, pas assez rouleur. Mais mélangez ces trois qualités dans une échappée de quatre heures, et il fait partie des tout meilleurs. L’an dernier, il avait perdu le sprint dans un scénario quasi identique ; cette image lui a visiblement tourné en boucle dans la tête. Cette fois, il a eu des crampes, il a hésité, il a lancé trop tard — et il a gagné. C’est ce qui rend cette victoire si belle.
Harold Tejada Canacue — Colombien, formé selon le parcours classique du grimpeur sud-américain. Mais ce jour-là, il a montré un aspect souvent ignoré : il a tenu le relais sur 15 km de plat face à un polyvalent-sprinteur sans craquer. Il a perdu le sprint, mais il a gagné une réévaluation mondiale de ses qualités de rouleur.
Tom Pidcock — Britannique, champion du monde de cyclo-cross, champion olympique de VTT, spécialiste des classiques. Sa carrière sur le Tour a toujours été coincée entre « pas assez régulier pour le général » et « toujours devancé sur les étapes ». Après son transfert chez PINARELLO-Q36.5 en 2026, il a enfin obtenu un leadership complet, et la 13e étape est la récompense de cette décision. Il sait très bien que le contre-la-montre est son point faible, sa stratégie est donc limpide : voler tout le temps possible les jours où c’est possible. C’est la seule voie viable pour une petite équipe qui défie les grandes.
Impact sur les étapes suivantes
La 13e étape n’a « rien changé » en apparence, mais elle a en réalité réécrit le scénario des trois jours suivants.
Premièrement, Pidcock est devenu une cible à surveiller. Il est passé de la 10e à la 4e place, à 9 secondes du podium. Cela signifie que dès la 14e étape, toute échappée à laquelle il participerait obligerait UAE et Visma à calculer les écarts. En effet, lors de la 14e étape, il a de nouveau pris part à une grande échappée de 38 coureurs, grimpant un temps à la 2e place virtuelle ; c’est précisément pour cela qu’UAE a dû faire rouler Nils Politt à l’avant toute la journée, incapable de laisser filer comme lors de la 13e étape.
Deuxièmement, Pogačar a économisé une journée entière de forces. Il n’a fourni presque aucun effort au-delà de son seuil ce jour-là, et le lendemain, il a attaqué à 7,2 km de l’arrivée au col du Haag, remportant sa 4e victoire d’étape de l’édition et portant son avance au général à 4 min 30 s. Le « laisser-faire » de la 13e étape s’est directement converti en puissance d’attaque pour la 14e.
Troisièmement, le succès de l’échappée a changé l’atmosphère des jours suivants. Deux jours de suite avec des échappées géantes (57 coureurs à la 13e, 38 à la 14e) ont fait comprendre à toutes les équipes que les « journées sans arrivée au sommet » de cette édition étaient à prendre. La 15e étape a vu une échappée de 23 coureurs, et les 18e et 20e étapes ont été remportées par Carapaz depuis l’échappée — cette perception collective que « l’échappée peut gagner » est née ce jour-là à Belfort.
Quatrièmement, le rythme de la guerre du maillot vert a été fixé. Pedersen a conservé 41 points d’avance ce jour-là, mais Philipsen a prouvé que « entrer dans l’échappée, c’est prendre des points ». Lors des sprints intermédiaires des 14e et 15e étapes, Philipsen a pris le maximum de points deux jours de suite, réduisant l’écart à 31 points. Le premier coup de feu de cette lutte acharnée a été tiré à Mélisey.
Analyse des données : comment atteindre 50 km/h
La vitesse moyenne de cette journée mérite une analyse à part entière, car elle bouleverse l’intuition selon laquelle « étape longue = étape lente ».
ProCyclingStats enregistre une moyenne de 49,999 km/h pour le vainqueur Schmid ; Cyclingnews indique une moyenne générale de 51,45 km/h (deux méthodes différentes : la première divise le temps du vainqueur par la distance officielle, la seconde utilise la moyenne générale publiée par l’organisation). Quel que soit le chiffre, il dépasse de loin ce qu’on imagine pour une « étape vallonnée de 205 km ».
Quatre niveaux d’explication :
Premier niveau : le terrain. Les 130 premiers kilomètres sont presque entièrement dans la vallée de la Saône, avec des pentes douces et du plat. Routes d’excellente qualité, peu de virages. La vitesse de croisière d’un peloton professionnel sur ce type de parcours est naturellement de 45 à 50 km/h.
Deuxième niveau : le vent. Cyclingnews mentionne explicitement un « vent arrière soutenu » (brisk tailwind) ce jour-là. L’effet du vent arrière sur la vitesse est non linéaire : à une vitesse de croisière de 45 km/h, un vent arrière de 15 km/h peut augmenter la vitesse de 8 à 12 km/h à puissance égale, ou réduire la puissance nécessaire de plus de 30 % à vitesse égale.
Troisième niveau : la taille du groupe. Le groupe de tête comptait jusqu’à 57 coureurs, presque un « mini-peloton ». À cette échelle, l’aspiration réduit la charge réelle de chaque coureur de 30 à 40 % par rapport à un effort solo, et permet de maintenir une vitesse collective très élevée avec des relais très courts.
Quatrième niveau : la pression de la poursuite. En début d’étape, LIDL-TREK chassait pour le maillot vert ; en fin d’étape, BAHRAIN VICTORIOUS et UAE chassaient pour Pidcock. Quand les deux groupes fonctionnent à plein régime, le rythme de toute la course est poussé à son maximum.
Il est à noter que la 11e étape de ce Tour (Vichy → Nevers) avait déjà établi le record de l’étape de plaine la plus rapide de l’histoire du Tour, avec une moyenne de 50,9 km/h. La 13e étape, malgré un col de première catégorie en plus, s’est maintenue dans la même gamme — preuve que l’intensité globale de cette édition 2026 est bien plus élevée que beaucoup ne l’avaient prédit.
Estimation de puissance : pour un coureur professionnel de 65 à 70 kg, dans un groupe de cette taille pendant quatre heures, la puissance normalisée (NP) se situe autour de 280 à 320 watts (4,0 à 4,6 W/kg), tandis que l’ascension du Ballon d’Alsace, d’une vingtaine de minutes, fait monter la puissance au-delà de 400 watts (5,7 à 6,2 W/kg). Pour les cyclistes taïwanais : l’intensité moyenne de la journée se situe autour de 75 à 85 % de votre FTP, mais avec un segment de 20 minutes à 105-115 % de votre FTP — et ce segment se trouve dans la quatrième heure d’effort.
La science de l’échappée : pourquoi une échappée de 57 coureurs peut réussir
Un cycliste amateur pourrait trouver « 57 coureurs échappés » absurde — n’est-ce pas la moitié du peloton qui s’est enfuie ? Mais c’est en réalité une situation très standard du Tour moderne, avec une logique de jeu rigoureuse.
Condition 1 : aucune menace directe pour le maillot jaune dans l’échappée. Pidcock était à 11 min 49 s. Pour Pogačar, même si Pidcock prenait tout, c’était encore loin.
Condition 2 : les coéquipiers des principaux rivaux sont dans l’échappée. C’est le point crucial. UAE avait McNulty et Wellens, Visma avait Campenaerts et Hagenes, RED BULL avait Van Dijke et Van Gils. Toute équipe qui sort pour chasser chasse ses propres coureurs. Quand les trois grandes équipes sont « prises en otage », la poursuite ne peut pas s’organiser.
Condition 3 : la distance est suffisamment longue. 205,8 km signifie que même en laissant filer 8 minutes, il reste amplement le temps de reprendre une partie si nécessaire. En réalité, le peloton a bien réduit l’écart de 8 min 30 s à 7 min 32 s.
Condition 4 : pas d’arrivée au sommet. Si l’arrivée était au sommet, les coureurs du général auraient un intérêt à pousser à fond dans la dernière montée, et la marge de l’échappée serait instantanément avalée. Mais ce jour-là, l’arrivée était plate, et une accélération au Ballon n’apportait aucune récompense aux coureurs du général.
Quand ces quatre conditions sont réunies, l’échappée devient « la deuxième course du jour » — elle se déroule physiquement en même temps que la course pour le maillot jaune, mais tactiquement, elle en est presque totalement déconnectée. C’est aussi pour cela que le vainqueur Schmid et le deuxième Tejada ont terminé avec sept minutes et demie d’avance sur le peloton, sans le moindre impact sur le classement général.
À l’inverse, cela explique pourquoi le lendemain était totalement différent : la 14e étape se terminait au sommet d’un plateau, et Pidcock était déjà 4e à 9 secondes du podium. Trois des quatre conditions se sont effondrées d’un coup, et UAE a dû faire rouler Nils Politt à l’avant toute la journée. Les mêmes coureurs, un parcours différent, et le résultat est complètement différent.
Belfort : l’arrivée au pied du Lion
La ville d’arrivée, Belfort, mérite qu’on s’y attarde.
Le monument le plus célèbre de Belfort est le « Lion de Belfort », sculpté par Frédéric Auguste Bartholdi — le même sculpteur qui a conçu la Statue de la Liberté. Ce lion géant en grès rouge, long de 22 mètres et haut de 11 mètres, est adossé à la paroi rocheuse du château, commémorant la résistance de la ville pendant le siège de 103 jours lors de la guerre franco-prussienne de 1870-71.
Pour le Tour, Belfort est une vieille connaissance. Située dans la trouée de Belfort, entre les Vosges et le Jura, elle est un goulot d’étranglement naturel pour les communications nord-sud de l’est de la France. Dès que le Tour organise une étape dans la région, Belfort apparaît presque inévitablement. La ville mêle l’architecture alsacienne et l’héritage industriel de la Franche-Comté (les usines Alstom et Peugeot sont toutes proches), créant une atmosphère de carrefour culturel franco-allemand.
D’un point de vue sportif, la ligne d’arrivée de Belfort est large, avec une bonne visibilité, et la pente du dernier kilomètre n’est que de 0,9 % — une arrivée typique « pour sprint massif ». Mais ce jour-là, pas de sprint massif, car tous les sprinteurs avaient volontairement levé le pied au Ballon, à 30 km de là. Ce décalage entre « une arrivée faite pour le sprint » et « l’absence de sprinteurs » est l’un des charmes les plus fascinants des étapes de transition montagneuses.
Météo et environnement : 28 degrés, vent arrière, et une journée sous la menace de la chaleur
Le principal aléa environnemental de ce Tour 2026 n’était pas la pluie, mais la chaleur.
La 4e étape (Carcassonne → Foix) s’est déroulée sous des températures avoisinant les 40 degrés ; la 9e étape a même été raccourcie de 30,9 km en raison d’une alerte rouge canicule en Corrèze ; Pogačar lui-même a publiquement appelé le Tour à revoir son calendrier pour faire face à des étés de plus en plus extrêmes. Lors de la 21e et dernière étape, en raison d’incendies de forêt en Gironde mobilisant les forces de l’ordre, l’étape a été réduite de 132,5 km à 88,7 km.
Dans ce contexte, la température moyenne de 28°C de la 13e étape était presque « agréable ». La position géographique des Vosges offre un tampon : situé à l’ouest de la vallée du Rhin, le massif est influencé en été par les flux atlantiques et le soulèvement orographique, ce qui favorise les nuages convectifs l’après-midi et des températures nettement plus basses que dans le sud de la France.
Mais 28 degrés, quatre heures d’effort intense à 50 km/h, cela représente des besoins en hydratation considérables. Dans ces conditions, un coureur professionnel boit entre 700 et 1 000 ml par heure, soit 3 à 4 litres sur une journée complète. C’est aussi pour cela que Schmid a eu des crampes à 4 km de l’arrivée : après un effort intense et prolongé, la perte d’électrolytes et l’épuisement du glycogène atteignent simultanément leur point critique, et la crampe est souvent le premier signal d’alarme.
Un autre facteur environnemental souvent négligé est le changement de direction du vent. Les 130 premiers kilomètres se font vent arrière, à très grande vitesse ; mais dès qu’on entre dans les sections forestières des Vosges, le vent devient turbulent — vents latéraux dans les vallées, perturbations dues aux arbres, accélérations du vent dans les cols. Cela change soudainement la nature de la dépense énergétique du groupe. C’est aussi pour cela que l’échappée a commencé à se réduire rapidement après le col des Croix : pas seulement à cause de la pente, mais aussi à cause de la perturbation du rythme.
Trois tournants : et si on recommençait
En repensant à toute la course, trois moments ont déterminé le résultat final.
Tournant 1 : l’accélération de Fred Wright (vers le 25e km). Sans cette attaque, après la reprise de l’échappée initiale de cinq coureurs, la course se serait probablement déroulée avec une petite échappée, et l’opportunité de Pidcock n’aurait pas existé. L’accélération de Wright ne lui a rien rapporté personnellement, mais elle a ouvert à son leader la porte vers la 4e place du général. C’est ce qu’on appelle un « héros anonyme ».
Tournant 2 : la décision de Pedersen de chasser lui-même (vers les 60-90e km). C’est le moment clé de la guerre du maillot vert. S’il était resté dans le peloton en attendant que ses coéquipiers s’organisent, il aurait perdu au moins 20 points ce jour-là. Ajoutez à cela les deux jours suivants où Philipsen a pris le maximum de points, et l’écart du maillot vert serait tombé sous les 10 points — une toute autre course.
Tournant 3 : l’attaque de Tejada et Schmid à 15 km de l’arrivée. Le choix du moment est d’une précision chirurgicale : assez loin pour creuser 20 secondes, assez près pour que les 8 poursuivants commencent psychologiquement à calculer leur place plutôt que de penser à la poursuite. S’ils avaient attaqué 5 km plus tôt, ils auraient probablement été repris et le sprint se serait joué à 10 ; 5 km plus tard, les 20 secondes d’avance auraient été avalées par les relais sur le plat.
Ces trois moments ne se sont pas produits au Ballon d’Alsace, mais ils ont ensemble déterminé tout ce qui s’est passé après le Ballon. Cela nous rappelle une chose : sur une course cycliste, le résultat est souvent écrit à l’avance, dans les moments où « il ne se passe rien ».
Le point de vue du cycliste taïwanais : transposer le Taipei-Kaohsiung dans les Vosges
Pour finir, revenons à nos propres routes.
C’est quoi, 205,8 km ? Pour un cycliste taïwanais, c’est à peu près l’ordre de grandeur d’un « Taipei-Kaohsiung » (selon le parcours, Taipei-Kaohsiung fait environ 350 à 380 km, donc plus précisément, 205 km équivaut à peu près à un Taipei-Chiayi, ou à un tour complet de la course Huadong). Et les professionnels l’avalent en 4 h 7 min — soit une moyenne de 50 km/h. Ce chiffre n’est pas dû à la capacité individuelle, mais à l’aérodynamique de groupe : dans un groupe de plus de 50 coureurs, la puissance nécessaire pour suivre est de 30 à 40 % inférieure à celle d’un effort solo. C’est aussi pour cela que les longues distances à Taïwan (comme les 100 km ou le double pont) exigent d’apprendre à rouler en relais : ce n’est pas du social, c’est de la physique.
Les 8,8 km à 6,9 % du Ballon d’Alsace, y a-t-il un équivalent à Taïwan ? Oui, et même plusieurs :
- Fengguizui (côté Wanli / Palais national) : environ 10 km, pente moyenne de 5 à 6 %, longueur similaire, pente légèrement plus douce.
- Balaka Road (Sanchih vers Erziping) : longueur et pente moyenne très proches, et même rythme « forêt dense, virages nombreux, pas de plat pour récupérer ».
- Beiyi Highway (Pinglin vers Shihpai) : un peu plus courte, mais ce caractère « régulier, sans répit » est presque identique.
Si vous voulez simuler la sensation des 50 derniers kilomètres de la 13e étape, la méthode d’entraînement la plus proche est : roulez d’abord 150 km dans un groupe sur le plat, puis attaquez directement Fengguizui, et après le sommet, roulez seul pendant 15 km sur le plat. Vous comprendrez immédiatement pourquoi Schmid a eu des crampes à 4 km de l’arrivée.
Trois enseignements directement applicables à l’entraînement :
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Après une longue distance, la montée se joue sur la gestion du glycogène, pas sur le FTP. Les crampes de Schmid ne venaient pas d’un manque de force dans les jambes, mais d’un apport total insuffisant pendant les quatre premières heures pour soutenir l’effort anaérobie final. Lors des longues distances, considérez « 60 à 90 g de glucides par heure » comme une discipline stricte, pas comme un en-cas quand vous avez faim.
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« Se faire lâcher dans la montée ne signifie pas que c’est fini. » Braz Afonso a été lâché dans les 800 derniers mètres du Ballon, mais il est revenu dans la descente et a pris la 8e place. Beaucoup de participants aux courses de montagne à Taïwan abandonnent dès qu’ils sont lâchés ; mais tant qu’il y a une descente et du plat après le sommet, la probabilité de revenir est bien plus élevée que vous ne le pensez — à condition de rester à « distance visuelle ».
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La meilleure position pour sprinter est la deuxième. Schmid a admis s’être volontairement laissé glisser à l’arrière, espérant que l’autre attaque le premier. Dans un sprint à deux, la deuxième position offre un avantage aérodynamique d’environ 10 à 20 %, et permet de choisir le moment du lancement. Pour les critériums ou les sprints de petits groupes à Taïwan, ce principe s’applique parfaitement.
Une dernière observation : le plus impressionnant de la journée n’est pas le vainqueur, mais le maillot vert Pedersen. Sur une étape totalement défavorable aux sprinteurs, il a volontairement plongé dans la bataille, tiré pendant une heure, pour ne perdre que 15 points. Cette mentalité de « attaquer malgré un contexte défavorable pour contrôler les pertes » est un vrai jugement professionnel. La prochaine fois que vous vous retrouvez dans une position défavorable lors d’une sortie, pensez à cette heure-là.
Plan d’entraînement pour les cyclistes taïwanais : simuler la 13e étape
Si vous voulez transposer l’esprit d’entraînement de cette journée à Taïwan, voici trois plans directement exécutables.
Plan A : Endurance longue distance + montée finale (simulation de l’étape complète)
- 3 heures de roulage sur le plat, intensité contrôlée entre 68 et 75 % du FTP (haut de la Zone 2), avec des relais si vous êtes en groupe
- Enchaîner avec une montée de 20 à 30 minutes, intensité poussée à 100-110 % du FTP (Fengguizui, Balaka, Beiyi, au choix)
- Après le sommet, pas de repos : enchaîner directement 20 minutes de plat, intensité maintenue à 85-90 % du FTP
- Discipline de ravitaillement : 60 à 90 g de glucides par heure, 500 à 800 ml d’eau, 500 à 800 mg de sodium
L’objectif de ce plan n’est pas le temps total, mais la capacité à « exécuter une intensité élevée en état de fatigue ». C’est le cœur de la bataille d’échappée.
Plan B : Entraînement à l’efficacité des relais en groupe (simulation de l’échappée de 57)
- Trouver un groupe de 6 coureurs ou plus, avec des relais de 30 secondes
- Vitesse cible de 38 à 42 km/h (une fourchette réaliste sur le plat à Taïwan), maintenue pendant 60 minutes
- La puissance de chacun en tête doit être fixe (par exemple 95 % du FTP), pas « à fond »
- Cela vous forcera à apprendre à rouler en relais avec la puissance, pas avec la sensation : la compétence de base de toute course en peloton
Plan C : Sprint au sommet et poursuite en descente (simulation des 800 derniers mètres du Ballon)
- Sprint à fond dans les 800 derniers mètres de la montée (130 à 150 % du FTP)
- Après le sommet, entrer immédiatement dans la descente, en position aérodynamique, sans récupérer
- À la fin de la descente, enchaîner 5 minutes de contre-la-montre sur le plat
- Répéter 3 à 4 séries
C’est ce que Pidcock a fait au Ballon, et c’est aussi la méthode qu’a utilisée Braz Afonso pour revenir. Les routes de Yangjin à Taïwan, la 199 à Pingtung et la 139 à Nantou sont toutes adaptées.
Conclusion : un classique où « il ne s’est rien passé »
La 13e étape du Tour 2026 n’a pas changé le maillot jaune, n’a pas changé le top 3, n’a vu aucune attaque au classement général. Selon les critères traditionnels, c’est une « étape de transition ».
Mais c’est aussi : le jour le plus long de l’édition, l’une des étapes de montagne les plus rapides, le jour du plus grand mouvement au classement général (Pidcock de la 10e à la 4e place), le jour le plus crucial de la guerre du maillot vert, et le jour où un Suisse de 26 ans a mis un an à se libérer de ses démons.
C’est tout le charme d’une course de trois semaines — quand vous pensez qu’il ne se passe rien, tout se passe en même temps. Pogačar économise ses forces, Pedersen protège ses points, Pidcock gagne des places, Schmid joue sa carrière, et le Ballon d’Alsace se tient là, immobile, comme à chaque fois depuis 1905, attendant de séparer les hommes en deux groupes.
Le lendemain, le même Ballon allait être escaladé à nouveau. Et ce jour-là, Pogačar ne serait plus aussi courtois.
Annexe : mémo des chiffres de la journée
- Distance de l’étape : 205,8 km, l’étape la plus longue de ce Tour ; 6,3 % des 3 245 km totaux
- Temps du vainqueur : 4 h 6 min 58 s
- Écart entre le 1er et le 2e : même temps (décidé au sprint)
- Écart entre le 1er et le peloton : 7 min 32 s
- Taille maximale de l’échappée : 57 coureurs
- Avance maximale de l’échappée : environ 8 min 30 s (au sommet du Ballon d’Alsace)
- Distance du sommet du Ballon d’Alsace à l’arrivée : environ 29 km
- Point de l’attaque décisive : à un peu plus de 15 km de l’arrivée
- Bonifications pour les trois premiers de l’étape : 10 s / 6 s / 4 s
- Points du sprint intermédiaire : Philipsen 25, Pedersen 20, Girmay 16
- Points de la montagne du jour (Ballon d’Alsace, 1re catégorie) : Pidcock 10, Schmid 8, Van Gils 6, Plapp 4, Vauquelin 2, Jegat 1
- Plus grand mouvement au classement général : Tom Pidcock (10e → 4e, gain de 7 min 34 s d’avantage relatif)
- Prix de la combativité : Tom Pidcock
- Abandons du jour : aucun abandon majeur parmi les coureurs du classement général
Les résultats, écarts, points de montagne et détails de la course de cet article proviennent des résultats officiels de la base de données CTYeh, des comptes rendus et analyses étape par étape de Cyclingnews, ainsi que des classements complets et informations d’étape de ProCyclingStats. Tout détail non vérifiable par recoupement avec ces sources n’a pas été inclus.
Pour finir, une observation facile à manquer : le temps du peloton ce jour-là était de 4 h 14 min 30 s (à 7 min 32 s), et le délai de fermeture était fixé à 4 h 51 min 25 s (temps du vainqueur + 18 %). Autrement dit, même les sprinteurs et équipiers les plus mal en point, poussés à l’arrière du peloton, disposaient de près de 37 minutes de marge — une marge impossible lors d’une étape avec arrivée au sommet.
Ce détail illustre le soin apporté par l’organisation à la conception du calendrier : placer le jour le plus long sur une étape de transition montagneuse, et non sur un jour de bataille en haute montagne, afin de donner à tout le peloton, avant l’enchaînement des hauts sommets des Vosges et du Jura, un « tampon long mais à intensité maîtrisée ». La 14e étape du lendemain ne faisait que 155,6 km, mais avec près de 3 900 mètres de dénivelé ; la 15e étape, le surlendemain, proposait 183,8 km avec plus de 4 000 mètres de dénivelé et une arrivée au sommet hors catégorie. De ce point de vue, la 13e étape était en réalité le premier acte d’une trilogie de trois jours — elle a échangé de la distance contre de l’espace d’intensité pour les deux jours suivants.
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