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Quand le sport devient une prison : sur le chemin de la guérison des troubles alimentaires, le sport est-il un remède ou un poison ?

健康與醫學

Quand le sport devient une prison : sur le chemin de la guérison des troubles alimentaires, le sport est-il un remède ou un poison ?

Ouverture : cette jeune femme qui roulait cent kilomètres par jour

J’accompagne des athlètes et des sportifs depuis quinze ans, et j’ai vu toutes sortes de profils. Mais il y a une élève dont je me souviendrai toujours.

Il y a quelques années, une femme d’une vingtaine d’années est venue me voir, disant qu’elle voulait « renforcer ses capacités en montagne ». Elle m’a raconté qu’elle roulait tous les jours, par tous les temps, sept jours sur sept, dépassant souvent les cent kilomètres les jours impairs. En apparence, c’était l’élève dont tout entraîneur rêve — disciplinée, travailleuse, jamais absente. Mais j’ai vite remarqué quelque chose d’anormal : son poids était visiblement trop bas, elle était pâle, et pendant nos conversations, elle répétait sans cesse qu’elle n’avait « pas encore brûlé les calories du petit-déjeuner ». Elle portait un compteur sur elle, non pas pour surveiller sa puissance, mais pour vérifier si elle avait « atteint son objectif » — un objectif qui n’était pas de devenir plus forte, mais de se racheter.

Elle ne s’entraînait pas, elle purgeait une peine. Pour elle, le sport n’était pas une capacité, mais une prison.

Cette expérience a radicalement changé ma façon de voir le sport. Dans le monde des troubles alimentaires (eating disorder, abrégé ED), le sport peut être à la fois un allié sur le chemin de la guérison et la dernière paille qui pousse quelqu’un dans le vide. Dans cet article, je veux en parler honnêtement — sans embellir le sport, sans le diaboliser non plus, mais en vous aidant à y voir clair : dans quelles conditions le sport est-il un remède, et dans quelles conditions est-il un poison ?

Si vous êtes sur le chemin de la guérison, ou si quelqu’un autour de vous l’est, lisez ceci patiemment. Cela pourrait être une perspective importante dont vous avez besoin.

Pour être clair d’emblée : je suis entraîneur et consultant en sciences du sport, pas médecin, psychologue ou nutritionniste. Les troubles alimentaires sont des maladies qui nécessitent l’intervention d’une équipe médicale professionnelle. Cet article peut vous donner des idées et des orientations, mais il ne remplace pas un diagnostic et un traitement individuels.

Fondements conceptuels : pourquoi le sport est-il si dangereux dans les troubles alimentaires ?

La relation enchevêtrée entre le sport et les troubles alimentaires

Les études s’accordent à dire que l’exercice compulsif (compulsive exercise), ou exercice pulsionnel (driven exercise), est très courant chez les personnes souffrant de troubles alimentaires, en particulier l’anorexie mentale (anorexia nervosa) et la boulimie nerveuse (bulimia nervosa). C’est souvent l’un des symptômes qui apparaît le plus tôt et qui est le plus difficile à lâcher.

Le point clé réside dans la « motivation ». Dans un sport sain, la motivation est d’augmenter — devenir plus fort, plus rapide, plus énergique, profiter du processus. Dans un sport désordonné, la motivation est de compenser et de contrôler — compenser ce qui a été mangé, contrôler le poids, apaiser l’anxiété. Rouler soixante kilomètres, c’est la même chose, mais le monde intérieur des deux personnes peut être radicalement différent.

Ce qui complique les choses, c’est que l’exercice compulsif forme souvent un cercle vicieux auto-renforcé : l’anxiété monte → le sport la fait temporairement redescendre → un soulagement de courte durée → le cerveau apprend que « seul le sport peut me faire du bien » → la dépendance au sport s’approfondit → dès qu’on ne fait pas de sport, l’anxiété rebondit plus violemment. C’est très similaire au mécanisme psychologique de nombreuses addictions. C’est pourquoi plus on dit à une personne souffrant d’exercice compulsif de « bouger moins », plus elle est anxieuse et résistante — parce qu’on lui retire le seul outil de régulation émotionnelle qu’elle sait utiliser. C’est aussi pourquoi il est très difficile de s’en sortir seul par la seule force de la volonté ; il faut une aide professionnelle pour défaire ce cercle ensemble et établir d’autres façons saines de réguler ses émotions.

L’exercice compulsif présente généralement plusieurs caractéristiques :

  • Rigidité : c’est une obligation, avec des règles strictes sur l’heure, l’itinéraire, le kilométrage ; toute perturbation provoque une anxiété extrême
  • Compensation : le sport est utilisé comme un outil d’expiation, « j’ai mangé, donc je dois payer »
  • Passe avant tout : maladie, blessure, intempéries, invitations sociales — rien ne peut l’arrêter
  • N’apporte aucun plaisir : à la fin, ce n’est pas de la satisfaction, mais une nouvelle vague d’anxiété après un bref soulagement
  • Piloté par la culpabilité : ne pas faire de sport provoque une intense culpabilité et un sentiment de perte de contrôle

Pour vous aider à mieux distinguer, je mets côte à côte le « sport sain » et le « sport désordonné ». Pour une même sortie à vélo, la différence ne réside souvent pas dans le kilométrage, mais dans ces caractéristiques internes :

Aspect Sport sain Sport désordonné
Motivation Pour devenir plus fort, pour le plaisir, pour se connecter Pour compenser la nourriture, contrôler le poids, apaiser l’anxiété
Flexibilité Peut s’adapter à la météo, à la fatigue, à la vie Rigide, obligatoire, intouchable
Repos Peut se reposer sereinement, considère le repos comme partie de l’entraînement Le repos provoque anxiété et culpabilité
Relation à l’alimentation Bien se ravitailler après le sport, sans culpabilité Le sport sert à « gagner » la permission de manger
Maladie et blessure S’arrête pour laisser le corps récupérer Continue malgré la maladie et la blessure
Sentiment après l’effort Satisfaction, détente, sentiment d’accomplissement Un bref soulagement suivi d’une nouvelle vague d’anxiété
Social Souvent une activité de connexion avec les autres Souvent solitaire, pratiqué en secret

Si vous constatez que vous vous situez surtout dans la colonne de droite, ce n’est pas pour vous faire culpabiliser, mais comme un rappel bienveillant : votre relation au sport a peut-être besoin d’être prise en charge.

La faible disponibilité énergétique (LEA) et le RED-S : le corps qui se dégrade en silence

C’est le concept scientifique le plus important de tout cet article, veuillez le comprendre.

La disponibilité énergétique (Energy Availability, EA) désigne : l’énergie que vous ingérez, moins l’énergie dépensée par le sport, ce qui reste pour les fonctions vitales de base du corps (battements cardiaques, réparation, hormones, immunité, métabolisme osseux, etc.). Le calcul consiste à soustraire « les calories ingérées moins les calories dépensées par l’exercice », puis à diviser par la « masse maigre (fat-free mass, FFM) ».

Selon les études internationales sur les sportives, lorsque la disponibilité énergétique descend sous environ 30 kcal par kilogramme de masse maigre, on entre dans la zone dangereuse de la faible disponibilité énergétique (Low Energy Availability, LEA) ; le seuil critique chez les hommes est moins clair mais existe aussi. (Sources en références en fin d’article)

Lorsque la LEA persiste sur le long terme, elle évolue vers le RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport, déficit énergétique relatif dans le sport). Ce concept a été proposé par le Comité International Olympique (CIO) en 2014, remplaçant l’ancienne « triade de l’athlète féminine » qui ne concernait que les femmes. L’impact du RED-S est systémique, et ne se limite pas aux menstruations ou aux os :

Système affecté Manifestations possibles
Endocrinien / reproducteur Troubles menstruels ou aménorrhée chez la femme ; baisse des hormones sexuelles et de la libido chez l’homme
Osseux Diminution de la densité minérale osseuse, risque accru de fractures de fatigue
Cardiovasculaire Bradycardie, hypotension, hypotension orthostatique, troubles du rythme cardiaque
Gastro-intestinal Digestion ralentie, ballonnements, constipation
Immunitaire Sensibilité accrue aux rhumes, cicatrisation plus lente
Métabolique Baisse du métabolisme de base, régulation thermique altérée (sensation constante de froid)
Psychologique et performance Humeur dépressive, difficultés de concentration, endurance et force qui régressent au lieu de progresser

Voici un paradoxe cruel : beaucoup pensent que « plus on s’entraîne en ayant faim et sans manger, plus on devient fort », mais lorsque le corps manque d’énergie, il active un mode d’économie d’énergie, les performances chutent au lieu d’augmenter, tout en rongeant silencieusement les os, les hormones et le cœur. Vous voyez « plus d’effort », le corps, lui, vit une « famine chronique ».

Un calcul simple de disponibilité énergétique (pour vous aider à comprendre le concept)

Beaucoup trouvent la notion de 30 kcal/kg de masse maigre abstraite. Je vais utiliser un exemple fictif illustratif pour vous aider à la concrétiser. Veuillez noter qu’il ne s’agit que d’une démonstration conceptuelle ; l’évaluation réelle doit être confiée à un·e diététicien·ne, et les chiffres ne sont donnés qu’à titre indicatif.

Prenons l’exemple d’une cycliste dont la masse maigre est d’environ 45 kg. Un jour, elle dépense environ 600 kcal en pédalant, alors qu’elle n’ingère qu’environ 1 500 kcal sur la journée. L’énergie disponible pour les fonctions vitales de base est alors :

(1 500 − 600) ÷ 45 ≈ 20 kcal par kg de masse maigre

Ce chiffre est nettement inférieur au seuil de référence d’environ 30 kcal/kg de masse maigre, ce qui signifie que son corps est en situation de « manque d’énergie » sur le long terme. En revanche, si elle augmente ses apports à environ 2 000 kcal, avec le même volume d’exercice :

(2 000 − 600) ÷ 45 ≈ 31 kcal par kg de masse maigre

On revient alors approximativement dans une zone relativement sûre. Vous remarquerez que le problème clé n’est souvent pas de « moins bouger », mais de « manger assez ». C’est aussi pour cela que, dans un contexte de rétablissement, nous traitons souvent d’abord la question de « l’alimentation », avant d’aborder celle du « mouvement ».

Approche pratique : comment gérer l’exercice sur le chemin de la guérison ?

Première étape : se demander d’abord « peut-on vraiment bouger pour l’instant ? »

En phase aiguë d’un trouble des conduites alimentaires, la réponse est souvent d’arrêter complètement et d’abord tout exercice structuré. Cela peut sembler contre-intuitif, mais lorsqu’une personne a des paramètres médicaux instables, un poids trop bas, et qu’elle utilise encore l’exercice pour compenser ses apports alimentaires, toute activité revient à verser de l’eau dans un puits sans fond.

Il existe au niveau international un guide largement utilisé en clinique, le SEES (Safe Exercise at Every Stage, Exercice sûr à chaque étape), élaboré par des expert·es en troubles des conduites alimentaires, en nutrition du sport et en psychologie, pour aider les clinicien·nes à déterminer ce qu’un·e patient·e peut faire aux différentes phases du traitement. L’idée centrale est simple : l’autorisation de faire de l’exercice doit suivre la stabilité médicale et psychologique, et non la volonté du ou de la patient·e.

Voici une liste de « conditions préalables à la reprise de l’exercice », issue d’une synthèse de principes cliniques. Veuillez noter qu’il s’agit de principes généraux ; le jugement concret doit toujours être laissé à votre équipe médicale :

Aspect Conditions générales pour reprendre l’exercice
Stabilité médicale Signes vitaux (fréquence cardiaque, tension artérielle, température) stables, résultats sanguins dans une fourchette sûre
Nutrition Capacité à prendre régulièrement repas et collations, poids qui remonte régulièrement vers l’objectif
Comportement Absence de comportements compensatoires visant à perdre du poids ou à modifier sa silhouette
Psychologie Assouplissement des règles rigides concernant l’exercice, acceptation de la flexibilité et des jours de repos
Consensus d’équipe Médecin, psychologue, diététicien·ne et entraîneur·e partagent un plan et des limites claires

Deuxième étape : un retour progressif, par étapes

Une fois que l’équipe médicale a évalué qu’une réintroduction de l’activité est possible, l’orientation est toujours « la qualité avant la quantité » — d’abord établir une motivation et une relation saines avec l’exercice, ensuite seulement parler d’intensité et de kilométrage.

Le tableau ci-dessous est un exemple de cadre de retour progressif que j’utilise avec mes élèves en phase de rétablissement, après discussion avec l’équipe médicale. Il est impératif de comprendre qu’il s’agit d’une illustration pédagogique, et non d’une prescription à suivre vous-même ; chaque progression d’étape doit être validée par une évaluation professionnelle.

Étape Objectif Exemples d’activités Indicateurs pour passer à l’étape suivante
Étape 0 : Repos complet Priorité au médical et à la nutrition Déplacements quotidiens, étirements, exercices de respiration Stabilité médicale, alimentation régulière
Étape 1 : Mouvements doux Renouer avec le « plaisir de bouger » 10 à 20 minutes de marche par jour, yoga doux Absence de comportements compensatoires, acceptation des jours de repos
Étape 2 : Cardio à faible intensité Développer la flexibilité, ignorer les chiffres Vélo tranquille sur le plat 20 à 30 minutes, marche lente Stabilité émotionnelle, alimentation non influencée par l’exercice
Étape 3 : Structuré mais prudent Entraînement en petite quantité, avec jours de repos 3 fois par semaine, 45 minutes maximum par séance Poids et paramètres stables, bonne flexibilité psychologique
Étape 4 : Retour progressif Se rapprocher progressivement d’un entraînement normal Augmentation selon un plan individualisé Stabilité complète, motivation saine pour l’exercice

Quelques règles d’airain qui s’appliquent à toutes les étapes :

  1. Manger avant de bouger, et manger après avoir bougé : l’exercice ne doit jamais se faire « à jeun », et une collation ou un repas est obligatoire après l’effort. L’exercice n’est pas une pénalité, c’est un comportement qui doit être soutenu par du carburant.
  2. Enlever les chiffres : en début de rétablissement, je recommande fortement de ranger le compteur, de désactiver les applications de suivi de kilométrage et de calories. Pour les personnes sensibles aux chiffres, ces outils alimentent directement les pensées obsessionnelles.
  3. Fixer des jours de repos clairs, et vraiment se reposer : le jour de repos n’est pas une punition, c’est une partie de l’entraînement. Savoir passer un jour de repos sereinement est en soi un indicateur important de guérison.
  4. Choisir le « jeu » plutôt que la « souffrance » : choisissez des activités qui vous procurent une sensation de jeu, de connexion, d’exploration — une sortie tranquille entre ami·es le long de la rivière, une marche autour du lac — plutôt qu’un entraînement solitaire et axé sur la dépense énergétique.

Troisième étape : déplacer l’attention de la « dépense » vers la « capacité »

C’est, à mon avis, là où un·e entraîneur·e peut être le plus utile. Le trouble des conduites alimentaires réduit le sens de l’exercice à « combien de calories j’ai brûlées ». Une grande partie du travail de guérison consiste à redonner un sens à l’exercice.

Je guide délibérément mes élèves vers ces indicateurs, plutôt que vers le kilométrage et les calories :

  • Aujourd’hui, après ta sortie, ton moral est-il meilleur ou plus anxieux ?
  • As-tu remarqué le vent, les arbres, la lumière le long de la rivière ?
  • Tes jambes sont-elles un peu plus fortes que la semaine dernière ?
  • Peux-tu, à mi-côte, discuter et rire avec tes compagnon·nes ?

Quand une personne commence à pouvoir répondre « aujourd’hui, j’ai pris du plaisir à rouler » plutôt que « aujourd’hui, j’ai dépensé 800 kcal », la guérison a fait un vrai pas en avant.

Quatrième étape : transformer « il faut manger assez pour l’exercice » en habitude concrète de ravitaillement

Pour beaucoup de personnes en rétablissement, le plus difficile n’est pas de « savoir qu’il faut manger », mais de « savoir qu’il faut manger, mais d’avoir encore plus peur de manger dès qu’on fait de l’exercice ». Dans ce cas, transformer le ravitaillement en une routine claire, qui ne nécessite pas de lutte au moment venu est très utile. Le tableau ci-dessous est une illustration des principes généraux de ravitaillement que je rappelle souvent avec les diététicien·nes à mes élèves ; les quantités doivent toujours suivre les recommandations individualisées de votre diététicien·ne. Je ne donne ici que des concepts, pas des calculs précis.

Moment Principe général de ravitaillement Objectif
Avant l’exercice (environ 1 à 2 heures) Un repas ou une collation à base de glucides faciles à digérer Fournir du carburant, éviter de faire de l’exercice à jeun
Pendant l’exercice (au-delà d’environ 60 à 90 minutes) Apport modéré de glucides et d’eau Maintenir la glycémie et la performance, éviter une dépense excessive
Après l’exercice (dans les 30 à 60 minutes) Un repas ou une collation avec des glucides et des protéines Reconstituer l’énergie, soutenir la récupération
Toute la journée Un rythme régulier de trois repas et de collations Stabiliser l’apport énergétique, éviter les restrictions compensatoires

Le point clé ici n’est pas de « manger avec une grande précision », mais de créer un lien automatique où « l’exercice est toujours accompagné d’un ravitaillement », remplaçant la logique pathologique du « si je bouge, je dois manger moins » par la logique saine du « si je bouge, je dois manger encore mieux ».

Cinquième étape : définir des signaux clairs de « pause et de recul »

La guérison n’est pas une ligne droite ; il y aura des hauts et des bas, c’est normal. Plutôt que d’attendre l’effondrement pour agir, il est préférable de convenir à l’avance avec l’équipe médicale de « ce qui doit déclencher un frein à main ». Voici une synthèse des signaux de pause courants :

Catégorie de signal d’alerte Manifestation concrète Action recommandée
Repli alimentaire Commencer à réduire les apports ou sauter des repas à cause de l’exercice Mettre l’exercice en pause, informer l’équipe
Retour de la rigidité Les règles d’exercice redeviennent strictes, obligation d’atteindre les objectifs Réduire la charge et examiner la motivation
Augmentation des comportements de vérification corporelle Se peser, se regarder dans le miroir, se palper de manière répétée Prévenir le ou la psychologue
Instabilité médicale Fréquence cardiaque, tension artérielle anormales, vertiges, fatigue accrue Arrêt immédiat et consultation médicale
Détérioration émotionnelle Anxiété, tristesse, sentiment de culpabilité en nette augmentation Faire une pause et chercher du soutien

Lorsque vous voyez ces signaux, reculer n’est pas un échec, c’est de l’intelligence. Je dis souvent à mes élèves : « Être capable de freiner au bon moment est une capacité plus difficile et plus admirable que d’accumuler les kilomètres. »

Un autre cas : ce jeune homme « aux chiffres impeccables mais qui s’affaiblissait à force de s’entraîner »

Je voudrais partager une situation souvent négligée — les hommes peuvent aussi être concernés. Les troubles alimentaires et le RED-S ne sont pas réservés aux femmes.

Il y a quelques années, un cycliste amateur masculin d’une trentaine d’années est venu me voir, se plaignant que « peu importe comment il s’entraînait, sa puissance ne montait pas, elle régressait même ». Il ne pensait pas avoir de problème alimentaire, car il « mangeait sainement » — mais en creusant, son « sain » était extrêmement restrictif, il évitait presque tout aliment qu’il jugeait « impur », tout en ayant un volume d’entraînement très élevé. Il était fatigué en permanence, dormait mal, attrapait facilement des rhumes, et mentionnait même une baisse nette de sa libido.

Sa situation se rapprochait d’une faible disponibilité énergétique chronique et d’une obsession excessive pour une « alimentation propre » (parfois appelée tendance à l’orthorexie). Je l’ai orienté vers une équipe médicale et nutritionnelle pour une évaluation. Le point crucial : lorsqu’il a augmenté ses apports et réduit son volume d’entraînement, sa puissance a commencé à remonter. C’est exactement le paradoxe évoqué plus haut — ce n’est pas qu’il ne s’entraînait pas assez, c’est qu’il ne mangeait pas assez et ne se reposait pas assez.

Je tiens particulièrement à souligner ce cas, car les hommes retardent souvent leur prise en charge à cause du mythe selon lequel « les troubles alimentaires, c’est une affaire de femmes ». Si vous êtes un homme et que vous présentez une fatigue chronique, une baisse de performance, une humeur dépressive, une baisse de libido, une obsession excessive pour la nourriture, tout cela mérite d’être pris au sérieux.

Erreurs courantes et corrections

Après toutes ces années d’accompagnement, j’ai vu beaucoup de bonnes intentions qui faisaient plus de mal que de bien. Voici les erreurs les plus fréquentes et comment les corriger.

Erreur n°1 : « Le sport est bon pour la santé, bouger plus est toujours bénéfique »

C’est le mythe le plus répandu et le plus dangereux. Pour une personne souffrant de troubles alimentaires, « bouger plus » au mauvais moment équivaut à de l’automutilation.

Correction : Un sport sain a des prérequis — un carburant suffisant, un état d’esprit flexible, une capacité à se reposer. Quand ces prérequis ne sont pas réunis, le choix le plus sain est de « ne pas bouger ».

Erreur n°2 : La famille ou l’entraîneur le pousse à « s’entraîner normalement » avec des encouragements

« Tu es si persévérant, continue comme ça ! » — ce genre d’encouragement, pour une personne souffrant d’exercice compulsif, c’est jeter de l’huile sur le feu, c’est féliciter la maladie.

Correction : Ne félicitez pas « ses efforts à l’entraînement », mais valorisez plutôt « le fait qu’il ait accepté de se reposer aujourd’hui » ou « qu’il ait pris un bon repas aujourd’hui ». Réorientez vos éloges de « toujours plus » vers « la flexibilité et le fait de prendre soin de soi ».

Erreur n°3 : S’entraîner en cachette, dissimuler son volume d’entraînement

Si une personne en convalescence commence à ajouter des séances en secret, à cacher son kilométrage, c’est un signal d’alarme clair, signifiant que l’exercice est reparti sur une trajectoire « incontrôlée ».

Correction : L’exercice doit être transparent. Discutez ouvertement du plan d’activité avec l’équipe médicale et la famille. La transparence est en soi une forme de thérapie.

Erreur n°4 : Dès qu’il y a des progrès, on veut revenir immédiatement au volume d’entraînement d’avant la maladie

Beaucoup de gens, dès que leurs chiffres se stabilisent, veulent immédiatement reprendre leurs 100 kilomètres quotidiens. C’est un moment à haut risque de rechute.

Correction : Le retour se fait par des marches, pas par un ascenseur. Mieux vaut lentement que rapidement. Chaque palier doit laisser suffisamment de temps au corps et à l’esprit pour s’adapter.

Erreur n°5 : Faire de « ne pas faire de sport » une nouvelle obsession

Certaines personnes tombent dans l’excès inverse et développent une peur extrême de toute activité physique, ce qui n’est pas sain non plus.

Correction : L’objectif n’est pas de « sevrer du sport », mais de « retrouver une relation libre avec l’exercice » — pouvoir bouger, pouvoir ne pas bouger, sans anxiété.

Le contexte local à Taïwan : climat, restauration extérieure et accès aux soins

Le climat et les terrains à Taïwan

L’été taïwanais est chaud et humide, l’hiver dans le nord est humide et froid. Pour une personne en convalescence, la météo est un excellent « exercice de flexibilité ». Avant, elle roulait par tous les temps ; maintenant, je l’encourage délibérément : « Aujourd’hui il pleut à verse, on se repose, c’est tout à fait normal. » Normaliser le fait de « ne pas s’entraîner à cause de la météo », c’est en soi déconstruire la rigidité.

Les pistes cyclables le long des rivières, le parc Da’an, les sentiers autour du lac — ces endroits ont l’avantage d’être propices aux interactions sociales, ce qui permet de transformer l’exercice d’une dépense solitaire en une activité de connexion avec les autres. Rouler tranquillement avec des amis est bien plus bénéfique pour la convalescence que de foncer seul sur le kilométrage.

La culture de la restauration extérieure à Taïwan

La restauration extérieure est très pratique à Taïwan, mais c’est une arme à double tranchant pour ceux qui reconstruisent une routine alimentaire. L’avantage, c’est la facilité d’accès à la nourriture ; l’inconvénient, c’est le risque de tomber dans le piège du « calcul obsessionnel des calories », surtout avec les chiffres clairement affichés sur les emballages des produits de supérette, qui peuvent être un déclencheur supplémentaire pour les personnes sensibles aux chiffres. Pour cette partie, je m’en remets entièrement aux diététiciens, mais du côté de l’entraînement, je souligne un principe : la récupération après l’effort ne doit pas être source de culpabilité. Aller manger un bol de nouilles fumant après une sortie, c’est ce que le corps mérite, ce n’est pas une « infraction ».

Je rappelle aussi souvent à mes élèves que le climat chaud et humide de Taïwan, combiné à de longues sorties, entraîne une perte importante de sueur et d’électrolytes, et que les apports ne doivent surtout pas être négligés. Après une sortie estivale au bord de la rivière, un verre de lait de soja glacé, une boule de riz, bien s’hydrater et refaire le plein d’électrolytes — ce sont des besoins normaux du corps, pas « manger en trop ». Faire de « bien manger et bien s’hydrater après l’effort » quelque chose de naturel et même agréable, plutôt qu’une chose à mériter ou à expier — ce changement de mentalité fait partie intégrante de la guérison.

L’accès aux soins à Taïwan

C’est très important. Taïwan a une assurance maladie nationale, et l’accès aux soins pour les troubles alimentaires y est relativement abordable. Les troubles alimentaires sont une maladie qui nécessite une équipe pluridisciplinaire, impliquant généralement un psychiatre, un diététicien, et si nécessaire un cardiologue, un endocrinologue, etc. N’hésitez surtout pas à utiliser les ressources de l’assurance maladie et à consulter tôt.

En tant qu’entraîneur, je me situe toujours en aval de l’équipe médicale — je ne fais pas de diagnostic, je ne dirige pas le traitement, je ne fais qu’aider à concevoir et accompagner l’activité physique une fois qu’ils ont évalué que c’est sûr. Cette délimitation des rôles, j’espère que tous les entraîneurs qui accompagnent ce type d’élèves sauront la respecter.

La pression implicite de la culture cycliste taïwanaise

Il y a aussi un aspect spécifique à Taïwan, rarement abordé : la pression de la culture communautaire. La pratique du vélo est très répandue à Taïwan, les réseaux sociaux sont remplis de publications sur les « records personnels battus », « l’ascension du mont Wuling », « le dépassement des 100 km en une journée », et dans les groupes de cyclistes, on compare souvent kilométrage et puissance. Pour la plupart des gens, c’est une motivation, mais pour une personne en convalescence, ou naturellement sensible aux chiffres, cela peut être une mine cachée.

Je recommande aux élèves en convalescence de s’éloigner temporairement de ces contenus et groupes sur les réseaux sociaux qui suscitent comparaison et anxiété. Ce n’est pas de la fuite, c’est protéger son espace de rétablissement. Une fois votre relation à l’exercice solidifiée, vous pourrez revenir à la communauté et regarder ces chiffres avec un regard totalement différent et plus serein.

Par ailleurs, les activités de montagne, de tour de l’île et les défis longue distance sont très populaires à Taïwan. Ces événements sont en eux-mêmes magnifiques, mais pour une personne en convalescence, ne vous précipitez pas pour « terminer un grand défi » comme preuve que vous êtes guéri. La véritable guérison se manifeste souvent par votre capacité à « ne pas relever le défi sereinement, à vous reposer sereinement », plutôt que de repousser encore une fois votre corps à ses limites.

Recommandations pratiques pour différents profils de lecteurs

Si vous êtes en phase aiguë de troubles alimentaires

  • La priorité absolue est de consulter un médecin, pas de faire du sport. Contactez un psychiatre ou une équipe médicale expérimentée dans les troubles alimentaires.
  • Arrêtez complètement et temporairement l’entraînement structuré, rangez le compteur et les applications de suivi.
  • Autorisez-vous à vous reposer. Se reposer n’est pas un échec, c’est un traitement.
  • Parlez de votre situation à une personne de confiance, n’affrontez pas cela seul.
  • Si le fait de « ne pas faire de sport » vous rend si anxieux que c’est insupportable, parlez-en aussi à l’équipe médicale — c’est précisément l’un des problèmes centraux qu’ils peuvent vous aider à traiter, et non une preuve que vous n’êtes « pas assez fort ».
  • Éloignez-vous temporairement des contenus sur les réseaux sociaux et des classements de kilométrage qui suscitent la comparaison, accordez-vous une période de récupération calme.

Si vous êtes en phase intermédiaire de convalescence et que l’équipe médicale a autorisé une activité légère

  • Respectez strictement les limites fixées par l’équipe, n’augmentez pas la charge par vous-même.
  • Commencez par des activités douces et sociales (marche, vélo tranquille, yoga).
  • Entraînez-vous à traverser les jours de repos, observez vos réactions émotionnelles.
  • Concentrez-vous sur les « sensations » plutôt que sur les « chiffres ».
  • L’exercice doit toujours se faire après avoir suffisamment mangé.

Si vous êtes entraîneur ou professionnel du fitness

  • Soyez attentif aux élèves « trop disciplinés », « qui roulent par tous les temps », « qui sont anxieux dès qu’ils s’arrêtent » — cela peut être un signal d’alarme plutôt qu’une vertu.
  • Si vous suspectez un trouble alimentaire chez un élève, l’orienter vers un médecin est votre responsabilité, ne portez pas cela seul.
  • Adaptez votre langage : félicitez moins « l’effort et la dépense », valorisez davantage « la flexibilité et le repos ».
  • Reconnaissez les limites de votre rôle : vous êtes un accompagnant, pas un thérapeute.

Si vous êtes un membre de la famille ou un ami de la personne concernée

  • N’encouragez pas son activité physique en disant « tu es formidable, tu travailles si dur ».
  • Ne vous joignez pas à lui pour critiquer les calories ou le poids.
  • Accompagnez-le chez le médecin, partagez un bon repas avec lui, passez ses jours de repos à ses côtés.
  • Votre stabilité et votre absence de jugement sont le soutien dont il a le plus besoin.

FAQ (Foire Aux Questions)

Voici les questions qu’on me pose le plus souvent lors de l’encadrement d’athlètes et de conférences, rassemblées ici.

Q : Pendant la convalescence, je ne peux vraiment plus faire de sport ? J’ai peur de perdre ma force musculaire.

R : Ce n’est pas « jamais », c’est « pas pour le moment ». Le repos complet en phase aiguë vise à préserver la vie et à stabiliser l’état. Une fois que l’équipe médicale aura évalué que c’est sûr, on réintroduira progressivement l’activité par étapes. Quant à la force musculaire, occupe-toi d’abord de ta vie et de ta santé, elle reviendra ensuite ; mais si tes os, tes hormones ou ton cœur sont endommagés par un déficit énergétique, le coût pourrait être bien plus élevé. L’ordre est important : d’abord bien vivre, ensuite s’entraîner fort.

Q : Je n’ai jamais reçu de diagnostic de trouble des conduites alimentaires, mais il m’arrive effectivement d’utiliser l’exercice pour compenser ce que je mange. Est-ce que ça compte ?

R : Le diagnostic relève de l’équipe médicale, ce n’est pas à moi de le poser à ta place, et je ne le ferai pas. Mais « compenser la nourriture par l’exercice » ou « ressentir une culpabilité intense sans avoir fait de sport » sont en soi des signaux qui méritent votre attention. Pas besoin d’attendre que ce soit « assez grave » pour agir. Plus tôt on en prend conscience et qu’on cherche de l’aide, plus c’est souvent facile.

Q : Puis-je utiliser ma fréquence cardiaque ou ma puissance comme « limite de sécurité » pour faire du sport ?

R : En début de convalescence, je déconseille généralement de s’appuyer sur tout outil chiffré, car pour les personnes sensibles aux chiffres, fixer une « limite » peut très vite devenir une nouvelle obsession et un nouveau jeu de règles. L’orientation est d’abord de se détacher des chiffres et de reconstruire ses sensations. Une fois la relation assainie, les outils chiffrés pourront éventuellement revenir comme de simples aides à l’entraînement.

Q : Après ma guérison, pourrai-je encore viser des performances et participer à des compétitions ?

R : De nombreuses personnes, après guérison, parviennent à retrouver la compétition de manière saine, et même à performer mieux que lorsqu’elles étaient malades (parce qu’elles mangent et se reposent enfin assez). La clé réside dans la « motivation » et la « flexibilité » — tu vises la performance par passion et par goût du défi, et non par peur du poids et de la nourriture. Cette ligne de démarcation, il est préférable de la faire valider en continu par ton équipe médicale.

Q : Où puis-je trouver de l’aide à Taïwan ?

R : Tu peux commencer par une consultation en psychiatrie / santé mentale ; de nombreux hôpitaux disposent de ressources adaptées. Les diététiciens et les psychologues cliniciens jouent également un rôle important. Profiter de l’assurance maladie nationale et consulter tôt est un atout majeur à Taïwan. En cas d’urgence, de risque d’automutilation ou de danger vital, appelle immédiatement les lignes d’urgence ou rends-toi aux urgences. Demander de l’aide n’est pas une faiblesse, c’est l’étape la plus importante pour prendre soin de soi. Plus tôt on commence, plus la guérison est généralement stable.

Un simple auto-bilan de la « santé de ta relation à l’exercice »

Si tu n’es pas sûr·e que ta relation à l’exercice soit saine, pose-toi honnêtement les questions suivantes. Ce n’est pas un outil de diagnostic, juste un point de départ pour prendre conscience.

Question Réponse qui doit alerter
Quand je ne fais pas de sport, j’éprouve une forte culpabilité ? Oui
J’utilise l’exercice pour compenser ce que j’ai mangé ? Oui
Même malade ou blessé·e, je m’obstine à faire du sport ? Oui
Je sacrifie ma vie sociale, mon sommeil ou mon travail pour faire du sport ? Oui
Quand mes habitudes d’entraînement sont perturbées, je suis très anxieux·se ? Oui
Après l’effort, je ressens de la satisfaction, ou une nouvelle vague d’anxiété ? Anxiété

Si plusieurs de tes réponses correspondent aux réponses alarmantes, cela ne signifie pas que tu es « malade », mais c’est un signal qui mérite d’être pris au sérieux et de faire l’objet d’une évaluation professionnelle.

Conclusion : remettre l’exercice à sa juste place

Revenons à cette femme du début d’article qui parcourait cent kilomètres par jour. Après une intervention assez longue de l’équipe médicale, et une redéfinition du rôle de l’exercice, elle a pu ensuite se contenter de deux ou trois sorties par semaine, passer ses jours de repos sereinement, et discuter en souriant avec des amis dans les montées. Son kilométrage était bien inférieur à avant, mais sa vie, elle, était revenue.

L’exercice en soi n’a rien de mal. Ce qui est mauvais, c’est quand il passe de « une capacité, un plaisir, un lien » à « une expiation, un contrôle, une prison ». La guérison d’un trouble des conduites alimentaires est, d’une certaine manière, un long travail qui consiste à transformer la prison en terrain de jeu.

Si tu es sur ce chemin, souviens-toi : aller doucement, ce n’est pas grave ; se reposer, ce n’est pas échouer ; demander de l’aide, c’est l’acte le plus courageux. L’exercice t’attendra, il t’attendra jusqu’à ce que tu sois prêt·e à revenir vers lui, de façon saine, libre et avec le carburant nécessaire.

Enfin, je voudrais dire une chose aux coachs et aux partenaires qui accompagnent ce type d’athlètes : notre plus grande valeur ne consiste souvent pas à les aider à « s’entraîner plus », mais à être cette personne qui leur permet de se reposer, valide le fait qu’ils mangent, et les accompagne à ralentir. Dans une culture sportive qui prône sans cesse « plus vite, plus fort, plus loin », pouvoir dire avec douceur et fermeté « aujourd’hui on se repose, et c’est très bien », est en soi une forme de professionnalisme précieuse. Puissions-nous tous garder cette juste mesure, et rendre cette belle chose qu’est le sport à tous ceux qui en ont besoin.


Cet article a un contenu pédagogique et ne remplace pas un diagnostic ou un avis thérapeutique individuel d’un médecin, d’un kinésithérapeute ou d’un diététicien. Les troubles des conduites alimentaires sont des maladies graves et potentiellement mortelles. Si vous ou l’un de vos proches êtes concerné·e, veuillez consulter rapidement un psychiatre / service de santé mentale, un nutritionniste ou un professionnel compétent.

Références

Lectures complémentaires

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