Rouler là où les nuages se lèvent : nuages de mer, source sacrée et mémoire de Wushe, de Lushan Hot Spring à la route provinciale 14

Prologue : là où les nuages se lèvent, une route à découvrir
Certaines routes, on les oublie après les avoir parcourues. D’autres laissent en vous un long sillage, et des années plus tard, une simple photo suffit à raviver l’odeur de l’air de ce jour-là. Ces 12,23 kilomètres du pont Yunlong de Lushan Hot Spring jusqu’au terminus de la route provinciale 14 font partie de la seconde catégorie pour moi.
Ce n’est ni la route la plus longue, ni la plus haute, ni la plus raide de Taïwan — le dénivelé total n’est que de 535 mètres, avec une pente moyenne de 4,4 %, et sur Strava, ce n’est qu’un col de catégorie 3. Mais elle traverse une terre enveloppée de nuages, de sources chaudes, d’histoire et de récits aborigènes : le canton de Ren’ai, dans le comté de Nantou. Lorsque vous pédalez, du pont Yunlong en direction de Cingjing et du mont Hehuan, vous ne gravissez pas seulement l’altitude, mais aussi toute une mémoire des montagnes taïwanaises.
Cet article ne contient ni tableau d’allures, ni recommandations de braquet. Je veux seulement vous faire redécouvrir cette route à une autre vitesse.
Lushan : ce lieu appelé « source sacrée »
Parlons d’abord de Lushan Hot Spring lui-même. Il est situé dans le canton de Ren’ai, comté de Nantou, à plus de 400 mètres d’altitude, entouré de montagnes. L’humidité de la vallée de la rivière Taluowan rend l’endroit perpétuellement brumeux — c’est aussi là que réside cette aura mystique inscrite dans son nom.
À l’époque de la domination japonaise, cet endroit ne s’appelait pas Lushan. On l’appelait « Fuji Hot Spring » ou « Pigeon Valley Hot Spring ». Les Japonais, en découvrant cette source, l’avaient considérée comme une trouvaille précieuse, car sa qualité était vraiment exceptionnelle :
Source d’hydrogénocarbonate de sodium fortement alcaline, pH d’environ 9, température atteignant 87 degrés Celsius, eau claire, incolore et inodore. À cette époque, une telle qualité était presque considérée comme celle d’une « source sacrée ».
Claire, inodore, fortement alcaline — ce sont des critères très élevés dans le monde des sources chaudes. Beaucoup de sources ont une odeur de soufre ou une couleur trouble due aux minéraux, alors que l’eau de Lushan est aussi limpide qu’une eau de montagne, simplement brûlante au toucher. Sa source est cachée dans la vallée de la rivière Taluowan, un cadeau de cette vallée à l’humanité.
Après la guerre, l’endroit fut rebaptisé « Lushan », en référence à la montagne Lushan du Jiangxi, en Chine, et à son vers « On ne connaît pas le vrai visage de Lushan, car on est soi-même dans la montagne » — cette atmosphère de profondeur brumeuse et insaisissable. Le nom a changé, mais cette qualité d’être enveloppé par les montagnes et les nuages n’a jamais disparu.
La zone de Lushan Hot Spring est divisée en deux parties, ancienne et nouvelle, délimitées par le pont suspendu de Lushan. En traversant ce pont, avec l’eau qui s’élance en contrebas et les parois abruptes qui se dressent de part et d’autre, on comprend naturellement pourquoi les anciens pensaient qu’un esprit sacré se cachait ici.
Le pont Yunlong : un pont, un point de départ
Le point de départ de notre itinéraire — le pont Yunlong — est l’un des monuments les plus importants de la région. Le pont est l’artère vitale reliant les communautés montagnardes au monde extérieur, et pour les cyclistes, c’est la ligne de démarcation qui marque le début de l’ascension. Debout sur le pont, regardant au fond de la vallée, on voit la brume qui ondule à flanc de montagne. Cette humidité et cette verdure luxuriante, si particulières aux montagnes de moyenne altitude de Taïwan, aucune photo ne peut les rendre.
Lorsque j’ai poussé mon vélo jusqu’à la tête du pont, que j’ai bouclé mes chaussures à cale, pris une grande inspiration, j’ai su que chaque coup de pédale qui suivrait me mènerait plus haut, plus loin dans le calme, plus près des nuages.
Une histoire incontournable : Wushe, et ces noms
Si vous ne voyez ici qu’un itinéraire de montée, vous manquerez l’une des pages les plus lourdes et les plus poignantes de l’histoire moderne de Taïwan.
Cette terre est la patrie du peuple Seediq. Et c’est dans ces montagnes, en 1930, qu’éclata l’« incident de Wushe » qui secoua toute l’île. Menés par Mona Rudao, les Seediq lancèrent une résistance désespérée contre la domination coloniale japonaise dans la région de Mahebo. Ce fut une tragédie sur la dignité, les territoires de chasse, et la manière dont un peuple fait face à l’oppression étrangère.
Lorsque vous grimpez sur cette route, traversant les communautés aborigènes les unes après les autres, souvenez-vous : chaque parcelle de terre sous vos roues fut un territoire de chasse et une patrie que ce peuple a protégés de génération en génération.
Je ne vais pas répéter ici les détails de toute cette histoire — elle mérite un espace plus sérieux et plus de respect. Mais ce que je veux dire, c’est que le cyclisme n’a jamais été qu’un simple sport. Lorsque vous savez ce qui s’est passé dans ces montagnes, chacun de vos souffles, chaque sourire d’enfant des tribus que vous croisez, chaque lieu commémorant cette histoire prennent un poids différent. Cette route provinciale 14 en direction de Wushe n’est pas seulement une route vers les hautes montagnes ; c’est aussi une route qui traverse la mémoire.
Paysages en chemin : mer de nuages, sommets et cette lumière mouvante
Revenons maintenant au pédalage lui-même. Ce qui rend cette route si fascinante, c’est son sens de la verticalité.
Partant d’un peu plus de 400 mètres d’altitude dans la zone de Lushan Hot Spring, grimpant en direction de Wushe puis de Cingjing, vous verrez de vos propres yeux la végétation, la lumière et l’air se transformer couche après couche :
| Tranche d’altitude | Ce que vous verrez |
|---|---|
| Près du départ | Communauté de la zone thermale, vallée, bambouseraies verdoyantes et forêts de feuillus |
| Section médiane | Montagnes superposées, brume commençant à couler sous vos pieds et autour de vous |
| Proche de la route provinciale 14 | Vue qui s’ouvre soudainement, montagnes lointaines d’un bleu profond, mer de nuages bouillonnante |
Montagnes superposées — ailleurs, ce serait une simple expression ; ici, c’est la réalité. Une chaîne de montagnes après l’autre, des verts de plus en plus profonds qui s’empilent jusqu’à l’horizon, et la crête la plus lointaine qui semble presque se fondre dans les nuages.
Et ce qui coupe le souffle, c’est la brume et les nuages. Les nuages de la région de Ren’ai ne sont pas un décor statique ; ce sont des êtres vivants qui respirent et se déplacent. Une seconde, le ciel est dégagé ; la suivante, une nappe de brouillard blanc monte de la vallée, enveloppant toute la route dans un blanc laiteux onirique. Alors que vous pensez être perdu, une rafale de vent la disperse, le soleil perce à travers les nuages, projetant sur l’asphalte humide une bande de lumière qui se déplace.
À ce moment-là, je me suis arrêté, j’ai oublié mon compteur, oublié mon allure, je suis simplement resté là à regarder les nuages passer autour de moi. Après toutes ces années de cyclisme, ce dont je suis le plus reconnaissant, ce sont ces instants qui « valent la peine de s’arrêter ».
Spécialités saisonnières : des visages différents selon les saisons
Cette route a des expressions radicalement différentes au fil des quatre saisons, et elle mérite qu’on la parcoure plusieurs fois pour ses différents paysages.
- Au printemps, les cerisiers de montagne et les fleurs sauvages s’épanouissent le long des communautés et des routes, et l’air a une fraîcheur lavée.
- En été, les orages d’après-midi arrivent vite et fort, mais la mer de nuages et les arcs-en-ciel après la pluie sont la récompense estivale. En partant le matin, vous profiterez d’une montée fraîche et paisible aux premières heures.
- L’automne est ma saison préférée, en toute subjectivité. Le ciel est haut et l’air vif, la visibilité est excellente, les crêtes lointaines sont nettes comme taillées au couteau, et la lumière dorée de l’après-midi teinte toute la montagne de tons chaleureux.
- En hiver, c’est humide et froid, la brume de montagne s’accroche bas, et avec un peu de chance, en montant plus haut, on peut attraper la mer de nuages et la clarté froide et limpide. C’est alors que les sources chaudes en contrebas deviennent l’appel le plus doux.
Suggestions d’itinéraire : transformer une route en voyage
Le plus grand atout de cet itinéraire, c’est qu’il se trouve à un nœud du réseau routier le plus précieux des montagnes taïwanaises. Vous pouvez l’aborder comme un simple exercice de montée, ou l’intégrer dans un voyage plus riche.
En montant, la route provinciale 14 vous mènera à travers Wushe jusqu’à la ferme de Cingjing, enveloppée de brume — ce plateau alpin surnommé « le paradis au-dessus des nuages », où des moutons paissent la tête baissée dans l’herbe verte, est l’une des destinations de villégiature les plus célèbres de Taïwan. Plus haut encore, c’est la route paradisiaque vers le mont Hehuan et Wuling, le plus haut sommet du réseau routier taïwanais.
Côté expériences locales, je vous suggère :
- Après avoir terminé cette montée, faites un détour au retour pour voir le pont suspendu de Lushan, et ressentez ce vieux pont qui sépare les zones ancienne et nouvelle des sources chaudes.
- Si vous avez le temps, trouvez une source chaude locale pour un bain — laissez cette source fortement alcaline d’hydrogénocarbonate de sodium, pH 9, à 87 degrés Celsius, bien soulager vos jambes après l’effort. (Rappel : pour le bain, veuillez suivre les directives de sécurité et les établissements légaux sur place.)
- Arrêtez-vous dans une communauté, buvez un café local ou dégustez un repas de style aborigène, et écoutez les habitants raconter les histoires de ces montagnes. (Les établissements précis changent avec le temps, il est conseillé de se renseigner sur place.)
J’ai toujours cru que la meilleure randonnée à vélo n’est pas celle où l’on « conquiert » le plus de kilomètres, mais celle où, sur ce chemin, vous rencontrez quelque chose, vous retenez quelque chose.
Un nom qui voyage : de Fuji, à Pigeon Valley, jusqu’à Lushan
J’aime beaucoup chercher l’origine des noms de lieux, car un nom renferme souvent toute une mémoire d’époque. Le nom de cette source thermale est, à lui seul, une histoire condensée.
À l’époque de la domination japonaise, on l’appelait « Source thermale de Fuji » — visiblement, les Japonais projetaient leur nostalgie du mont Fuji natal sur ces montagnes et ces eaux étrangères. L’appellation « Source thermale de la Vallée des Pigeons » circulait également. Quel que soit le nom, il portait ce sentiment, à la fois émerveillé et désireux de s’approprier la vallée, qu’avaient les colonisateurs à sa première découverte.
Après la guerre, l’endroit fut rebaptisé « Lushan ». Ce nom est emprunté au mont Lu, dans le Jiangxi, en Chine, et s’inspire de l’esprit du célèbre poème immortel de Su Shi — « On ne connaît le vrai visage du mont Lu que lorsqu’on est hors de la montagne ». L’application est ici on ne peut plus juste : lorsque vous vous trouvez dans cette vallée enveloppée de brume toute l’année, vous ne pouvez effectivement pas en saisir l’ensemble ; vous êtes seulement entouré, enveloppé par elle, jusqu’à ce que, grimpant plus haut et vous retournant pour regarder en bas, vous réalisiez soudain la profondeur de la montagne que vous venez de traverser.
Le nom d’un lieu a changé trois fois, de Fuji, à la Vallée des Pigeons, puis à Lushan. Chaque changement de nom marque la fin d’une époque et le début d’une autre. Et cette montagne, elle, reste silencieuse, témoin de tout cela.
Lorsque vous roulez sur cette route en murmurant ces noms, vous ne parcourez pas seulement un ruban d’asphalte, mais une terre qui a été nommée, renommée et investie de sens, à maintes reprises, par différentes époques et différents peuples. Cette épaisseur-là, c’est ce qui fait le charme unique de nombreuses routes de montagne à Taïwan.
La science et la poésie des sources chaudes : pourquoi l’eau de Lushan est si particulière
Je voudrais en dire un peu plus sur cette eau de source, car elle le mérite.
L’image que l’on se fait généralement des sources chaudes se résume souvent à « chaud » et « odeur de soufre ». Or, l’eau de Lushan brise complètement ce stéréotype. C’est une source fortement alcaline de bicarbonate de sodium, avec un pH d’environ 9, ce qui, chimiquement, se rapproche de l’alcalinité de l’eau savonneuse. Et c’est précisément pour cela que cette eau procure une sensation de douceur et de souplesse au toucher. Les anciens l’appelaient « bain de beauté » — l’eau alcaline adoucit les couches cornées de la peau, laissant celle-ci lisse et délicate après le bain.
Parlons maintenant de la température : à la source, elle atteint 87 degrés Celsius, une température presque suffisante pour infuser le thé. Une telle chaleur témoigne d’une activité géothermique souterraine très vigoureuse, et explique pourquoi les Japonais de l’époque coloniale, dès qu’ils l’ont découverte, l’ont considérée comme une trouvaille inestimable.
Imaginez : au cœur d’une vallée cernée de montagnes et enveloppée de brume, jaillit une source claire, inodore, soyeuse au toucher et brûlante. Pas étonnant qu’on l’ait couronnée du nom de « source divine ».
Pour un cycliste qui vient tout juste de gravir 535 mètres de dénivelé, la signification de cette source est on ne peut plus directe — c’est la thérapie de récupération la plus douce que la montagne ait préparée pour vous. La chaleur de l’eau alcaline favorise la circulation sanguine et apaise les muscles tendus après l’ascension. Bien sûr, avant de vous y baigner, veuillez vérifier l’état d’ouverture et la sécurité des lieux ; les installations thermales en zone montagneuse peuvent varier selon l’environnement.
Pédaler cette route avec les cinq sens
Je dis souvent à mes amis qu’une bonne route, il faut la parcourir avec les cinq sens, pas seulement avec les jambes. Cette route-ci est précisément le meilleur manuel pour éveiller les cinq sens.
- La vue : les montagnes verdoyantes en couches successives, la mer de nuages mouvante, les rais de lumière qui percent les nuages. C’est l’impact le plus direct.
- L’ouïe : le grondement du torrent dans la vallée, le bruissement du vent à travers les bambous et la cime des arbres, les chants de coqs et les aboiements de chiens qui parviennent parfois des villages alentour. Lorsque vous cessez de pédaler, la montagne n’est en réalité pas silencieuse du tout — elle est pleine de bruits de vie.
- L’odorat : la fraîcheur de la terre et des herbes après la pluie, l’humidité particulière de l’air en montagne, et plus on monte, un air plus froid, plus vif et plus pur.
- Le toucher : la légère humidité de la brume qui caresse les joues, la baisse progressive de la température avec l’altitude, les vibrations de la route transmises par le guidon.
- Le goût : si vous vous arrêtez dans un village, un café local corsé, un repas aux saveurs aborigènes, deviendront la conclusion la plus mémorable de ce voyage.
Quand on roule avec les cinq sens, on découvre que le kilométrage et le dénivelé sont la partie la moins importante de ce voyage.
Les moments où je me suis arrêté
En écrivant cet article, je n’ai cessé de repenser à ce jour où, roulant sur cette route, je me suis arrêté plusieurs fois.
La première fois, c’était sur le pont Yunlong. J’ai appuyé mon vélo contre le garde-corps et j’ai regardé au fond de la vallée. La brume s’écoulait lentement à flanc de montagne, l’eau sous le pont tranchait le fond de la gorge profonde. Cette immensité m’a laissé un instant sans voix.
La deuxième fois, c’était à un virage, au milieu du parcours. Une nappe de brouillard blanc a surgi de la vallée sans le moindre avertissement ; en quelques secondes à peine, toute la route a été enveloppée dans un rêve laiteux. J’ai arrêté le vélo, j’ai regardé ma roue avant apparaître et disparaître dans la brume. À cet instant, le silence était tel que je n’entendais que ma propre respiration.
La troisième fois, c’était près de la route principale provinciale 14, là où la vue s’ouvre soudainement. La mer de nuages bouillonnait sous mes pieds, les montagnes lointaines s’estompaient les unes après les autres, et la crête la plus éloignée se fondait dans le ciel. Je suis resté là longtemps, si longtemps que ma fréquence cardiaque est redescendue.
Certains disent qu’on fait du vélo pour aller plus vite, pour devenir plus fort. Mais plus je roule, plus je pense que ce que le vélo me donne vraiment, ce sont ces instants où l’on « accepte de s’arrêter pour eux ». C’est une chose que la vitesse ne peut pas offrir.
Pour ceux qui viennent pour la première fois : quelques mots sincères
Si vous projetez de parcourir cette route pour la première fois, je voudrais, en tant que quelqu’un qui l’a déjà faite, vous donner quelques conseils qui ne parlent ni d’allure, ni de rythme, mais seulement d’état d’esprit :
- Ne vous pressez pas. La beauté de cette route se cache dans les détails. Accordez-vous plus de temps, arrêtez-vous plus souvent.
- Levez les yeux vers la montagne, mais abaissez-les aussi vers les gens. Vous passerez par des villages aborigènes, par des terres où ils vivent depuis des générations. Avec du respect et de la curiosité, cette montagne vous rendra une émotion plus profonde.
- Souvenez-vous de l’histoire de cette terre. Wushe, Seediq, Mona Rudao — ces noms ne devraient pas rester de simples caractères imprimés dans les manuels scolaires. Lorsque vous parcourez cette montagne en personne, laissez cette histoire prendre du poids dans votre cœur.
- Préparez-vous à être surpris par la météo. Les nuages en montagne arrivent et repartent comme bon leur semble. Plutôt que de vous en plaindre, considérez-les comme un cadeau surprise de ce voyage.
- Après la sortie, prenez un bain chaud et remerciez bien vos jambes. Ce sont elles qui vous ont porté jusqu’à des paysages que l’on ne voit jamais en plaine.
Une réflexion sur « disparition et renaissance »
Arrivé à ce point, je dois honnêtement aborder une chose. Les sources chaudes de Lushan n’ont pas connu des années paisibles.
Parce qu’elle se situe dans une zone de failles géologiques, le typhon Sinlaku de 2008 a durement frappé toute la région thermale : glissements de terrain, envasement du lit de la rivière, infligeant de graves dommages à cette station thermale autrefois surnommée « source divine ». Depuis lors, les débats sur l’avenir de Lushan n’ont cessé — y compris la possibilité de transformer l’industrie thermale, voire de la déplacer vers Cingjing ou Fushoushan, pour créer ce que l’on appelle un « Nouveau Lushan ».
Lorsque je roule sur cette route, que je regarde la vallée, ces traces de lutte contre la nature, je ressens un sentiment complexe. La grande montagne est à la fois généreuse et impitoyable. Elle nous offre la mer de nuages, les sources chaudes et des paysages pittoresques, tout en nous rappelant à tout moment combien nous sommes petits face à elle.
C’est peut-être là le sens le plus profond de cet itinéraire. Ce n’est pas seulement une montée en altitude, c’est une leçon d’humilité — le respect de la nature, le respect de l’histoire, le respect de tous ceux qui ont vécu, protégé et aussi perdu sur cette terre.
Ce que la grande montagne m’a appris
Après toutes ces années à pédaler, à parcourir les montagnes de Taïwan, grandes et petites, j’ai peu à peu compris que chaque route m’apprend quelque chose. Et la route de Lushan m’a appris l’humilité.
Elle m’a fait voir comment une station thermale, jadis célébrée comme « source divine », a subi de plein fouet les ravages d’un typhon ; elle m’a fait savoir que, dans cette vallée enveloppée de brume, un peuple a payé un prix d’une lourdeur inouïe pour sa dignité et sa terre ; elle m’a aussi fait ressentir, dans ces innombrables instants où je m’arrêtais, combien l’homme est petit face à la grande montagne.
Nous, les cyclistes, avons souvent un mot à la bouche : « conquérir » — conquérir telle montagne, conquérir tel col. Mais après avoir parcouru cette route, j’aime de moins en moins ce mot. On ne peut pas conquérir une montagne qui a des millions d’années de plus que vous et qui est des millions de fois plus grande que vous. Tout ce que vous pouvez faire, c’est, dans la mesure où elle vous le permet, traverser son corps avec respect, puis repartir sain et sauf, en rangeant soigneusement cette expérience au fond de votre cœur.
La montagne ne se souviendra pas de vous, mais vous, vous vous souviendrez toujours d’elle. C’est sans doute pour cela que, même avec les jambes en feu, même par le pire des temps, nous revenons sans cesse vers ces montagnes.
C’est aussi pourquoi, lorsque je vois toutes ces discussions sur le « Nouveau Lushan » — faut-il déplacer l’industrie thermale vers Cingjing ou Fushoushan — je ressens toujours une émotion complexe. La terre change, les villages se déplacent, les industries se transforment, mais cette montagne, ces nuages, cette mémoire gravée dans la terre, eux, ne disparaîtront pas. Et tout ce que nous pouvons faire, c’est, à chaque sortie, bien la regarder, et garder en mémoire son visage du moment présent.
Conclusion : à une vitesse qui respire
Revenons à la question initiale : pourquoi emprunter cette route ?
Si vous ne cherchez que des données, un KOM, un beau bulletin de grimpeur, alors Taïwan a des itinéraires plus « rentables ». Mais si ce que vous voulez, c’est un moment qui vous fasse ralentir, reprendre votre souffle, et redécouvrir pourquoi le vélo vous passionne — alors, ces 12,23 kilomètres du pont Yunlong de Lushan à la route provinciale 14 vous offriront bien plus que 535 mètres de dénivelé.
Ils vous offriront la lumière des nuages qui dérivent, des montagnes qui se superposent, un pan d’histoire dense, la chaleur des sources chaudes et la majesté de la grande montagne.
Alors, la prochaine fois, avant de pointer votre guidon vers le mont Hehuan, n’hésitez pas, sur ce tronçon de Lushan, à ralentir délibérément. Ne fixez pas seulement votre compteur, levez la tête, regardez ces nuages qui respirent, ces montagnes qui sont là depuis toujours, bien plus vieilles que nous. Et vous comprendrez pourquoi certaines routes, une fois parcourues, ne s’oublient jamais.
Puissiez-vous, à chaque coup de pédale, rencontrer un paysage qui mérite que l’on s’arrête.
Postface : à propos de la « lenteur »
À une époque où l’on court après les KOM, les PR et toutes sortes de chiffres, écrire un article qui encourage à « ralentir » est un brin rebelle.
Mais je crois de plus en plus que le cyclisme doit au final répondre à une question de « pourquoi ». Pourquoi roulez-vous ? Si la réponse est simplement d’obtenir de meilleurs temps, des données plus éclatantes, il n’y a rien de mal à cela, c’est une quête très pure. Mais si, parfois, vous ressentez de la lassitude en roulant, ce sentiment de « mais pourquoi tout ça », c’est peut-être votre corps qui vous rappelle — vous avez besoin d’une sortie sans regarder le compteur.
La route de Lushan existe précisément pour ces moments-là. Elle n’est pas assez haute, pas assez raide, pas assez « impressionnante à raconter », mais c’est justement pour cela qu’elle vous libère de la compétition des chiffres et vous permet de redécouvrir, d’une manière pure et qui respire, l’acte même de faire du vélo.
J’imagine un matin, vous poussez seul votre vélo jusqu’au pont Yunlong, le brouillard de la vallée n’est pas encore dissipé, l’air sent la rosée. Vous calez vos chaussures, prenez une grande inspiration, puis commencez à monter. Pas de chrono, pas d’adversaire, pas d’objectif impératif, seulement vous, votre vélo, et cette grande montagne qui s’éveille.
Une telle sortie ne figurera peut-être sur aucun bulletin de résultats, mais elle restera gravée longtemps, très longtemps, dans votre cœur. Et c’est là, le véritable cadeau que cette route veut vous offrir.
La route, elle, est toujours là. La montagne, elle aussi, est toujours là. Le reste, c’est simplement de savoir si vous êtes prêt, à une vitesse qui respire, à pédaler lentement, tout simplement.
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