Récit de l'étape 19 du Tour de France 2026 : Gap → Alpe d'Huez — Pogacar en 35 min 26 s, effaçant le record de Pantani vieux de trente et un ans
Le 24 juillet 2026, la 19e étape du Tour de France s’élançait du pied des Alpes, à Gap, pour seulement 127,9 kilomètres, mais elle a fait basculer toute l’histoire du cyclisme juste avant la ligne d’arrivée. Lorsque Tadej POGAČAR (UAE TEAM EMIRATES XRG) a franchi la ligne devant la station de ski de l’Alpe d’Huez, le chronomètre n’affichait pas seulement un vainqueur d’étape, mais un chiffre accroché à cette montagne depuis 1995, que personne n’avait touché depuis trente et un ans.
Voici le compte-rendu complet de cette étape.
I. Les bases de l’étape : 3 500 mètres de dénivelé dans 127,9 kilomètres
Commençons par détailler les spécifications. La distance officielle de la 19e étape est de 127,9 kilomètres (notre base de données indique 129,0 kilomètres, la différence provenant de la reconnaissance du point de départ réel et de la longueur de la zone neutre), avec un dénivelé total d’environ 3 500 mètres. Qu’est-ce que cela signifie ? Les étapes de haute montagne des trois Grands Tours font souvent 170 à 200 kilomètres, avec 4 000 à 5 000 mètres de dénivelé par jour ; or, cette étape avale 3 500 mètres en moins de 130 kilomètres, soit 2 730 mètres de dénivelé pour 100 kilomètres — cette « densité de montée » est plus élevée que celle de l’étape reine du lendemain, dont le dénivelé total était pourtant le plus important de cette édition.
Le parcours compresse quatre ascensions comptant pour le classement de la montagne en une ligne brisée sans presque aucun répit :
| Ordre | Nom du col | Kilométrage | Catégorie | Longueur | Pente moyenne | Altitude au sommet |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Col Bayard | 4,7 km | 2e catégorie | 4,8 km | 7,2 % | 1 246 m |
| 2 | Col du Noyer | 25,1 km | 1re catégorie | 7,2 km | 8,5 % | 1 664 m |
| 3 | Col d’Ornon | 99,1 km | 2e catégorie | 5,4 km | 6,4 % | 1 371 m |
| 4 | ALPE D’HUEZ | 127,9 km | Hors catégorie | 13,8 km | 8,1 % | 1 850 m |
Notez la position de la première ascension : l’ascension commence à seulement 4,7 kilomètres après le départ de Gap. C’est une mine soigneusement placée par le traceur du parcours. Une étape courte n’offre de toute façon pas d’espace pour « s’échauffer tranquillement », et placer un col de 2e catégorie au cinquième kilomètre équivaut à déclarer que dès le coup de pistolet, c’est à fond. Tout le peloton, le rythme cardiaque encore instable, doit grimper à 7,2 % de pente ; une telle ouverture est le terreau le plus cruel pour la bataille d’échappée — ceux qui veulent s’échapper doivent produire une intensité proche de leur puissance critique sans aucun échauffement, tandis que les grimpeurs qui ne veulent pas s’échapper doivent endurer tout cela.
La diffusion à Taïwan commençait à 19 h 50, juste pendant la tranche horaire en or après le dîner. Pour les amateurs de cyclisme taïwanais, c’est l’une des rares étapes de ce Tour « qui ne demande pas de veiller tard, mais garantit le spectacle ».
II. Gap : le carrefour des cols alpins
Gap est située dans le sud-est de la France, à environ 750 mètres d’altitude, et est la préfecture des Hautes-Alpes. Sa situation géographique est très particulière — la ville elle-même n’est pas très haute, mais elle est entourée de montagnes : à l’est, l’Izoard et le Queyras ; au nord, la vallée du Champsaur et le massif du Dévoluy ; à l’ouest, les collines préalpines de la Drôme. Cette structure de « bassin de basse altitude, parois de haute altitude » fait de Gap un lieu de prédilection pour les traceurs du Tour : de là, on peut projeter les coureurs dans n’importe quel type de terrain en moins de vingt minutes.
Gap a une longue histoire avec le Tour. En 1953, la légende française Louison BOBET est parti de cette région, a franchi le col de l’Izoard, posant les bases de son premier maillot jaune — c’est aussi l’une des images les plus reproduites de l’histoire du cyclisme. En 2013, Rui COSTA a levé les bras à Gap ; lors de la 18e étape de la même édition, c’est justement de Gap que l’on partait pour arriver à l’Alpe d’Huez, et le Français Christophe RIBLON, sous la pluie et sur une chaussée dégradée, y a décroché la plus importante victoire de sa carrière. En 2019, Matteo TRENTIN s’est imposé en solitaire à Gap après une échappée. En 2024, Victor CAMPENAERTS a remporté son premier succès d’étape sur le Tour de France sur une étape partie de Gap.
Autrement dit, « départ de Gap » est presque synonyme de « il va se passer quelque chose aujourd’hui » dans le vocabulaire du Tour. Cette ville a été témoin de trop de surprises, de trop d’échappées victorieuses, de trop de changements de maillot jaune. En ce jour de 2026, elle allait assister à autre chose — non pas une surprise, mais un homme absolument dominant transformant une montagne sacrée en son propre terrain de contre-la-montre.
III. La situation avant l’étape : le maillot jaune déjà joué, mais le champ de bataille n’a pas disparu
Pour comprendre la tension de la 19e étape, il faut d’abord revenir sur la situation à ce stade de l’épreuve.
2026 marque la 113e édition du Tour de France, partie de Barcelone, en Espagne, le 4 juillet, pour un total de 3 245 kilomètres. La journée d’ouverture était un contre-la-montre par équipes, une première depuis 1971, plus d’un demi-siècle. TEAM VISMA | LEASE A BIKE l’a remporté, et Jonas VINGEGAARD a endossé le premier maillot jaune. Mais ce maillot jaune n’a tenu que jusqu’à la 3e étape — POGAČAR a attaqué aux Angles, dans les Pyrénées, s’est emparé du maillot jaune et ne l’a plus jamais rendu.
La 6e étape a été le moment charnière de toute l’édition. De Pau à Gavarnie-Gèdre, le parcours franchissait le col du Tourmalet, où POGAČAR s’est envolé en solitaire en battant le record historique de l’ascension, avec 2 minutes 38 secondes d’avance sur le deuxième à l’arrivée. À partir de cet instant, le suspense de ce Tour n’était plus « qui va gagner », mais « de combien ».
Ce qui a vraiment fait basculer la course sur une autre trajectoire, c’est la 15e étape. Lors de l’arrivée au sommet du Plateau de Solaison, VINGEGAARD est tombé à environ 24 kilomètres de l’arrivée, victime d’une fracture de la clavicule nécessitant une opération, et a été évacué du circuit en ambulance, abandonnant la course. Le principal rival de long terme de POGAČAR disparaissait ainsi. Le même jour, Tim MERLIER, déjà vainqueur de trois étapes de plaine sur cette édition, a également abandonné.
Lors des deux étapes suivantes, Remco EVENEPOEL (RED BULL - BORA - HANSGROHE) a signé un doublé : l’arrivée au sommet de la 15e étape et le contre-la-montre individuel de la 16e. Il a repris 28 secondes dans le chrono, ramenant son retard au classement général à 4 minutes 32 secondes. Ce Belge venait de rejoindre RED BULL - BORA - HANSGROHE en 2026, en provenance de SOUDAL QUICK-STEP, fort d’un palmarès comprenant le Tour d’Espagne 2022, le championnat du monde sur route 2022, trois titres consécutifs de champion du monde du contre-la-montre de 2023 à 2025, ainsi que le doublé route et chrono aux Jeux Olympiques de Paris 2024. Il ne pouvait pas gagner ce Tour, mais il savait très bien ce qu’il visait — une place qui prouverait « je tiens la deuxième place même face au meilleur Pogacar ».
Lors de la 18e étape, Richard CARAPAZ (EF EDUCATION - EASYPOST) a remporté l’étape à l’arrivée au sommet d’Orcières-Merlette, consolidant encore sa avance au classement de la montagne.
Ainsi, avant la 19e étape, le classement général était le suivant : POGAČAR en tête en 64 heures 35 minutes 13 secondes ; EVENEPOEL à 4 minutes 32 secondes ; Isaac DEL TORO ROMERO (UAE TEAM EMIRATES XRG) à 6 minutes 51 secondes ; Paul SEIXAS (DECATHLON CMA CGM TEAM) à 7 minutes 11 secondes.
Le maillot jaune n’était plus un suspense. Mais la 19e étape avait encore trois choses à régler : l’attribution de la deuxième place, l’attribution du maillot blanc, et un record que personne n’osait évoquer avant le départ.
4. Analyse technique du parcours (1re partie) : Bayard et Noyer, deux lames différentes
Col Bayard (1 246 m, 2e catégorie, 4,8 km à 7,2 %)
Après avoir quitté le centre-ville de Gap et franchi le passage à niveau sur la N85, la route s’élève immédiatement. Le col Bayard fait partie de la Route Napoléon : route large, peu de virages, visibilité dégagée, pente oscillant entre 6 % et 8 % — c’est essentiellement une « montée sur grand-route ». La particularité de ce type d’ascension : impossible de se cacher. Pas de couvert forestier, pas de lacets serrés qui coupent la visibilité — si quelqu’un s’échappe devant, tout le monde le voit parfaitement derrière. Monter une échappée par surprise est quasi impossible ; il faut s’imposer par la seule puissance pure.
Pour la bataille de l’échappée, cela signifie que les 20 premières minutes de course seront les 20 minutes les plus douloureuses de toute l’étape. Tous ceux qui veulent entrer dans l’échappée doivent enchaîner les efforts à froid, et les grimpeurs du peloton, pour empêcher les éléments dangereux de filer, doivent également suivre le rythme. De Gap à 750 m jusqu’à 1 246 m, il ne faut même pas 5 kilomètres.
Col du Noyer (1 664 m, 1re catégorie, 7,2 km à 8,5 %)
Après le col Bayard, le parcours remonte la vallée du Champsaur vers le nord, traverse Laye, La Fare-en-Champsaur, Poligny, puis tourne à gauche au 18e kilomètre pour entrer dans un tout autre monde.
Le col du Noyer est le véritable premier filtre de cette étape. 7,2 km à 8,5 % de moyenne — ce chiffre semble raisonnable, mais le terrain du Noyer est très « inhospitalier » : il est accroché aux falaises sud du massif du Dévoluy, la route est un mince trait gravé dans la paroi rocheuse, fermée en hiver, chaussée étroite, peu de glissières, exposition extrême. Derrière les 8,5 % de moyenne se cachent plusieurs rampes avoisinant les 12 %, et comme l’orientation est plein sud et que le passage se fait en début d’après-midi, la température de la chaussée sera très élevée.
Le tableau horaire révèle les attentes des organisateurs pour ce tronçon : le départ réel depuis Gap est fixé à 14 h 15, et le passage au sommet du Noyer est estimé entre 14 h 52 et 14 h 56 (pour le groupe le plus rapide), avec des créneaux plus tardifs ensuite. Autrement dit, moins de 40 minutes après le départ et 25 km parcourus, les coureurs ont déjà avalé un col de 2e catégorie plus un col de 1re catégorie, avec plus de 1 200 mètres de dénivelé cumulé.
Après le Noyer, une longue descente traverse le plateau du Dévoluy, passe par Saint-Étienne-en-Dévoluy, Saint-Disdier, s’engouffre dans le tunnel de la Beaume, puis longe le lac du Sautet vers le nord pour redescendre dans la vallée du Drac. C’est le seul secteur de l’étape où l’on peut véritablement manger, boire et ajuster son rythme — et la zone clé où l’échappée peut creuser l’écart au classement général.
5. Analyse technique du parcours (2e partie) : le col d’Ornon et la guerre psychologique avant le pied de la montée
Col d’Ornon (1 371 m, 2e catégorie, 5,4 km à 6,4 %), situé au 99,1e kilomètre.
Cette ascension est très douce sur le papier : 5,4 km à 6,4 %, 2e catégorie. Mais sa position détermine son importance — c’est la dernière porte avant l’Alpe d’Huez, le sommet n’est qu’à moins de 30 km de l’arrivée, et la descente débouche presque directement sur Le Bourg-d’Oisans au pied de la montée.
La signification tactique du col d’Ornon se décline en trois niveaux :
Premièrement, faire l’inventaire des effectifs. Chaque équipe vérifie ici combien d’équipiers grimpeurs il lui reste. Pour contrôler le rythme au profit du leader dans l’Alpe d’Huez, il faut au moins une à deux personnes capables de tenir jusqu’au pied de la montée.
Deuxièmement, la dernière fenêtre de ravitaillement. Du sommet du col d’Ornon au pied de l’Alpe d’Huez, environ 15 km de descente et de plat, c’est la dernière occasion pour les coureurs de bien s’alimenter, changer les bidons et jeter les déchets. La montée elle-même ne dure que 35 à 45 minutes, où le ravitaillement a peu d’intérêt, mais l’apport en eau et en glucides sur ces 15 km influencera directement la production de puissance finale.
Troisièmement, la guerre des positions. Le virage au pied de l’Alpe d’Huez est l’un des « points de bagarre » les plus célèbres au monde — en sortant du centre-ville du Bourg-d’Oisans, après un virage à droite, la pente passe instantanément de 0 % à plus de 10 %, puis c’est le virage n° 21. Être cinquième ou trentième à l’entrée de ce virage déterminera directement combien d’allumettes il faudra brûler en plus pour revenir devant.
VI. Analyse technique de l’itinéraire (suite) : les 21 lacets de l’Alpe d’Huez entièrement décortiqués
Passons maintenant au plat principal.
Les données officielles de l’Alpe d’Huez : 13,8 km de longueur, pente moyenne de 8,1 % (les sources françaises retiennent souvent 7,9 %), pente maximale d’environ 13 %, dénivelé positif total d’environ 1 120 m, altitude d’arrivée comprise entre 1 850 et 1 860 m (selon le point de mesure, le Tour de France l’affiche à 1 850 m cette année). Le départ se situe au Bourg-d’Oisans, à environ 720 m d’altitude.
Sa caractéristique la plus célèbre est bien sûr ses 21 lacets numérotés. L’origine de ce système de numérotation est très intéressante : les numéros descendent de bas en haut — le premier virage au pied de la montagne est le 21, le dernier au sommet est le 1. Cette conception en « compte à rebours » n’est pas un hasard : en 1964, l’entrepreneur local Georges RAJON a visité le col de Vršič en Slovénie (qui compte 50 lacets numérotés) et a ramené cette idée à l’Alpe d’Huez.
Chaque virage porte une plaque commémorant un coureur ayant remporté une étape au sommet de cette montagne. Lorsque le Tour de France y est monté pour la 22e fois en 2001, les noms des 21 virages avaient tous été attribués. On a donc recommencé une deuxième série depuis le pied de la montagne — c’est pourquoi de nombreux virages portent désormais deux noms.
La structure des pentes des 21 lacets (ce que toute personne souhaitant gravir cette montagne doit comprendre) :
L’Alpe d’Huez n’est pas une pente uniforme. Sa difficulté est extrêmement concentrée au début :
- Du virage 21 au virage 19 (environ 0 à 2,5 km) : le segment le plus raide de toute la montagne, avec des pentes qui se maintiennent longtemps entre 10 % et 11,5 %, et des sections ponctuelles proches de 13 %. On passe directement du plat de la ville à cette pente, et la fréquence cardiaque atteint des valeurs proches du maximum en 90 secondes. Presque tous ceux qui sont éliminés à l’Alpe d’Huez le sont dans ces 2,5 km.
- Du virage 19 au virage 16 (environ 2,5 à 4,5 km) : la pente redescend légèrement autour de 9 %, et la route commence à enchaîner les lacets. C’est la zone pour « retrouver sa respiration », mais c’est tout relatif.
- Du virage 16 au virage 11 (environ 4,5 à 7,5 km) : le segment le plus régulier de la montagne, avec des pentes entre 8 % et 9,5 %, et la plus forte densité de lacets. On traverse le hameau de La Garde. À l’intérieur de chaque lacet, la pente se redresse soudainement, tandis que l’extérieur est relativement plus doux. Les professionnels choisissent délibérément la ligne extérieure pour maintenir leur rythme, tandis que les cyclosportifs ont souvent le réflexe de couper à l’intérieur… et explosent.
- Du virage 11 au virage 7 (environ 7,5 à 10 km) : la pente revient à 8 %-9 %. Le virage 7 est le légendaire « Dutch Corner » (virage hollandais) — en raison de la suprématie écrasante des coureurs néerlandais sur cette montagne dans les années 1970 et 1980, les supporters néerlandais ont fait de ce virage leur lieu de pèlerinage annuel. Le jour du passage du Tour, c’est le coin le plus bruyant du monde, le plus orange, les cent mètres les plus carnavalesques de la planète.
- Du virage 7 au virage 4 (environ 10 à 12 km) : la pente redescend légèrement à 7 %-8 %, et on commence à apercevoir les bâtiments de la station de ski.
- Du virage 4 à l’arrivée (environ 12 à 13,8 km) : on entre dans le village de Huez et la station de ski, la route s’élargit, la pente du dernier kilomètre descend à 4 %-6 %, avec même un court passage plat. C’est le seul endroit de toute la montagne où l’on peut « jouer avec la vitesse » — si l’écart n’a pas été fait avant, ce dernier segment se transforme en mini-sprint.
Les trois points d’attaque classiques sur le plan tactique :
- Le premier kilomètre au pied de la montagne. Adapté aux très grands favoris. L’avantage : c’est direct, on élimine les plus faibles d’un coup ; l’inconvénient : il faut faire 13 km en solitaire, le coût est énorme.
- Les virages 10 à 12 dans la partie médiane. C’est la zone où les attaques décisives ont historiquement été les plus fréquentes — la pente est assez raide, il reste 6 à 7 km jusqu’à l’arrivée, assez pour creuser un écart, mais sans devoir rouler seul trop longtemps.
- Les 2 derniers kilomètres, autour du virage 3. Adapté aux grimpeurs à pointe de vitesse, qui parient sur leur explosivité dans la pente finale plus douce.
Records historiques : le record de vitesse de l’Alpe d’Huez est l’un des chiffres les plus débattus du cyclisme. Sur la base des 13,8 km standard, le détenteur avant 2026 était Marco PANTANI avec 36 min 50 s en 1995, suivi de son propre 36 min 55 s en 1997. (Le point de départ du chronométrage et les méthodes de mesure ont varié au fil de l’histoire ; toute comparaison entre époques doit intégrer une marge d’erreur, comme le précisent toutes les sources rigoureuses.)
Histoire du Tour de France : l’Alpe d’Huez est devenue pour la première fois une arrivée au sommet du Tour en 1952, avec la victoire de l’Italien Fausto COPPI — ce fut également la première véritable arrivée au sommet en haute montagne de l’histoire du Tour. La montagne a ensuite disparu du programme pendant de nombreuses années, avant de revenir en 1976 et de devenir un rendez-vous régulier. Comme 8 des 14 premières ascensions ont été remportées par des coureurs néerlandais (Joop ZOETEMELK à lui seul s’est imposé deux fois, en 1976 et 1979), la montagne a été surnommée la « montagne hollandaise ». Parmi les noms plus récents : PANTANI en 1995 et 1997, RIBLON en 2013, Geraint THOMAS qui a levé les bras en maillot jaune en 2018, et Tom PIDCOCK, devenu en 2022 le plus jeune vainqueur de l’Alpe d’Huez (il court cette année au sein de la PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM). En 2013, le Tour a fait gravir l’Alpe d’Huez deux fois aux coureurs le même jour, une première dans l’histoire.
Le jour du Tour, l’Alpe d’Huez accueille plus de 400 000 spectateurs sur ses pentes. Au sommet se trouve également l’église moderne Notre-Dame-des-Neiges, qui abrite un orgue conçu par Jean GUILLOU, dont la forme évoque une main.
VII. Récit de la course (1) : la guerre dès le départ
14 h 15, le départ est donné à Gap.
Comme mentionné précédemment, le parcours bute sur le col Bayard dès le 4,7e kilomètre, ce qui signifie que la formation de l’échappée est compressée dans une fenêtre extrêmement courte et douloureuse. La structure des temps à l’arrivée révèle clairement le rythme de cette étape : temps du vainqueur 3 h 17 min 57 s, soit une moyenne générale d’environ 38,8 km/h. Une étape de montagne avec 3 500 m de dénivelé positif qui se court à près de 39 km/h de moyenne, une seule explication possible — le rythme n’est jamais retombé, du début à la fin.
Cette vitesse moyenne est en soi le récit le plus honnête de l’étape. À titre de comparaison, le lendemain, sur l’étape reine avec 5 425 m de dénivelé, la moyenne du vainqueur n’était que d’environ 34,2 km/h. Les 4,6 km/h d’écart entre les deux étapes montrent que la courbe d’intensité de la 19e étape était « en plateau » plutôt qu’« en pics » : pas de longues phases de récupération en roue libre, tout s’est déroulé près du seuil.
Les deux ascensions du début, le col Bayard et le col de la Noye, ont complètement disloqué le peloton. La Noye, avec ses 7,2 km à 8,5 % d’effort soutenu, ajoutée à la chaleur et à l’exposition des falaises exposées au sud, a relégué une partie des rouleurs et des sprinteurs à l’arrière du peloton dans les 40 premières minutes, contraints de rouler pour la barrière horaire — une image très rare sur une étape de seulement 129 km, qui confirme une nouvelle fois la cruauté du format « court et intense ».
VIII. Compte-rendu de course (2) : l’usure du milieu de parcours et le tri au col d’Ornon
Après le plateau du Dévoluy et le lac de Sautet, le parcours entre dans une partie médiane relativement contrôlable. Ce secteur d’environ 50 kilomètres est la seule portion de l’étape offrant une « marge tactique » : l’échappée doit y creuser un écart suffisant pour tenir jusqu’à l’Alpe d’Huez, tandis que les équipes du classement général doivent décider si elles laissent filer ou non.
Le résultat final permet de déduire : cette étape ne s’est pas conclue par une victoire d’échappée. Les trois premiers du classement de l’étape sont, dans l’ordre, POGAČAR, Lenny MARTINEZ (BAHRAIN VICTORIOUS) et CARAPAZ, tous des coureurs du haut du classement général ou de la catégorie du maillot à pois. Cela signifie que l’échappée du jour a été reprise avant ou au pied de l’Alpe d’Huez, ou bien que l’échappée contenait déjà des coureurs du calibre de MARTINEZ et CARAPAZ.
Étant donné que CARAPAZ visait alors le maillot à pois et que MARTINEZ est un pur grimpeur du top 10 du classement général, la lecture la plus logique est la suivante : ces deux coureurs ont attaqué de l’avant dans les dernières montagnes, et non pas fait partie d’une échappée matinale sans lien avec la course. CARAPAZ venait de gagner l’étape précédente (la 18e) et a finalement remporté le prix du coureur le plus combatif de cette édition ; sa façon de courir a toujours consisté à chercher les opportunités vers l’avant.
Le col d’Ornon, au kilomètre 99,1, a été le dernier tri. Après le sommet, une descente d’une dizaine de kilomètres et un fond de vallée s’offrent au peloton, qui se battra férocement pour les positions — tout le monde sait que les 13,8 kilomètres à venir décideront de tout.
IX. Compte-rendu de course (3) : le virage n°21, puis trente et une années
Passé Le Bourg-d’Oisans, on tourne à droite, et la pente se redresse instantanément.
À partir de la structure des écarts au classement, on peut reconstituer avec une assez grande précision ce qui s’est passé dans les 13,8 derniers kilomètres :
- POGAČAR 3:17:57
- MARTINEZ +6 secondes
- CARAPAZ +9 secondes
- Sepp KUSS (TEAM VISMA | LEASE A BIKE) +1 minute 14 secondes
- Tobias JOHANNESSEN (UNO-X MOBILITY) +2 minutes 07 secondes
- EVENEPOEL +2 minutes 29 secondes
- DEL TORO +2 minutes 41 secondes
Ces chiffres sont très intéressants. Les trois premiers sont groupés en 9 secondes, mais le quatrième a perdu 1 minute 14 secondes. Cela indique un duel rapproché à trois à l’approche de la ligne, et non un POGAČAR parti seul dès le pied de la montée. S’il avait attaqué seul dès le premier kilomètre, le deuxième ne serait pas à seulement 6 secondes.
Une reconstruction plus plausible : POGAČAR, MARTINEZ et CARAPAZ ont formé le groupe de tête au pied de la montée ou dans sa première partie (il est probable que MARTINEZ et CARAPAZ étaient déjà devant, et que POGAČAR les a rejoints par l’arrière avant de les dépasser). Les trois ont maintenu un rythme extrêmement élevé sur toute l’ascension, et ce n’est que dans les 2 derniers kilomètres, lorsque la pente s’adoucit dans la station de ski, que POGAČAR a utilisé sa signature — une brève accélération — pour lâcher les deux autres de 6 à 9 secondes.
Le fait que le quatrième, KUSS, ait perdu 1 minute 14 secondes est tout aussi crucial — KUSS est l’un des meilleurs équipiers de montagne de sa génération, et en 13,8 kilomètres, il a concédé plus d’une minute, ce qui signifie que l’intensité des trois premiers n’était pas du niveau « gagner une étape », mais de la poursuite d’un chiffre.
Ce chiffre est : 35 minutes 26 secondes.
Le temps de POGAČAR pour gravir l’Alpe d’Huez est de 35 minutes 26 secondes, soit 1 minute 24 secondes de moins que les 36 minutes 50 secondes de PANTANI en 1995, ce qui constitue l’ascension la plus rapide jamais enregistrée sur cette montagne. Pendant trente et une années, ce chiffre a été mesuré, comparé, débattu et contesté par d’innombrables personnes ; il a enfin été remplacé le 24 juillet 2026, et ce, par le maillot jaune.
X. Analyse des données : VAM, rapport poids-puissance et comparaison intergénérationnelle
Mettons ce résultat sur la calculatrice.
Conversions de base (sur la base de 13,8 kilomètres et 1 120 mètres de dénivelé) :
| Élément | POGAČAR 2026 | PANTANI 1995 |
|---|---|---|
| Temps | 35’26" | 36’50" |
| Vitesse moyenne | environ 23,4 km/h | environ 22,5 km/h |
| VAM (vitesse ascensionnelle moyenne) | environ 1 896 m/h | environ 1 824 m/h |
| Rapport poids-puissance estimé | environ 6,7 W/kg | environ 6,5 W/kg |
Le VAM (Velocità Ascensionale Media, vitesse ascensionnelle moyenne) est l’indicateur le plus direct de la performance en montée ; il se calcule en divisant le dénivelé positif (en mètres) par le temps (en heures). Le VAM de POGAČAR, proche de 1 900 m/h, est un chiffre extrêmement rare dans le cyclisme — un très bon amateur se situe entre 900 et 1 200 m/h sur une montée prolongée, tandis qu’un professionnel sur une ascension de plus de 30 minutes se situe généralement entre 1 500 et 1 750 m/h.
Le rapport poids-puissance estimé utilise la formule Ferrari, couramment employée dans le milieu : VAM = W/kg × 100 × (2 + pourcentage de pente ÷ 10). Avec une pente moyenne de 8,1 %, l’estimation pour POGAČAR est d’environ 6,7 W/kg, et pour PANTANI d’environ 6,5 W/kg.
Trois limites qu’il faut honnêtement signaler :
- Il s’agit d’une estimation, pas d’une mesure réelle. La formule ignore la résistance de l’air, le vent, les erreurs de poids, la résistance au roulement et les différences de position sur le vélo.
- Les points de départ chronométriques historiques ne sont pas cohérents. Le « pied » de l’Alpe d’Huez a plusieurs définitions (la sortie de la ville, le point de virage à droite, le pont avant le virage n°21), et les méthodes de chronométrage varient selon les époques ; la comparaison intergénérationnelle comporte donc une marge d’erreur intrinsèque.
- L’évolution du matériel ne peut être ignorée. Le poids des vélos de route de 2026, l’aérodynamisme des roues, la résistance au roulement des pneus, l’efficacité de la transmission et le traitement de la chaîne n’ont rien à voir avec 1995. Sur 13,8 kilomètres à une vitesse moyenne de 23 km/h, la différence de matériel pourrait valoir entre 30 et 60 secondes.
En d’autres termes, « POGAČAR est plus rapide que PANTANI de 1 minute 24 secondes » est un fait, mais « le moteur de POGAČAR est plus puissant que celui de PANTANI de 1 minute 24 secondes » n’en est pas un. Pour discuter sérieusement de ce sujet, il faut tout mettre sur la table : le matériel, l’état de la route, le contexte de la course (PANTANI a gravi l’Alpe d’Huez lors de la 10e étape en 1995 ; POGAČAR l’a fait lors de la 19e étape en 2026, avec déjà 18 jours de fatigue accumulée).
Cependant, à l’inverse : POGAČAR a réalisé ce temps au 19e jour de course, avec plus de 4 minutes d’avance au classement général, sans avoir aucun besoin de prendre de risques. Ce fait, en soi, en dit plus long sur son état de forme cette année que les chiffres purs.
XI. Analyse du Top 10
1. Tadej POGAČAR (UAE TEAM EMIRATES XRG) 3:17:57
5ᵉ victoire d’étape sur cette édition (après les 3ᵉ, 6ᵉ, 10ᵉ et 14ᵉ étapes), portant son avance au classement général à 7 minutes 11 secondes. Il n’avait pas besoin de cette étape, mais il l’a prise ; il n’avait pas besoin de ce record, mais il l’a battu. Ce comportement — « pouvoir rouler en roue libre mais continuer à produire une puissance maximale » — est la signature de toute sa carrière.
2. Lenny MARTINEZ (BAHRAIN VICTORIOUS) +6"
L’un des grimpeurs français les plus impressionnants de cette édition. Extrêmement léger, avec une explosivité redoutable en montée, il s’est pleinement exprimé sur ce terrain 100 % grimpeur qu’est l’Alpe d’Huez. Il termine finalement 5ᵉ du classement général (+13’02"). Sur cette étape, il n’est passé qu’à 6 secondes de remporter l’Alpe d’Huez — pour un coureur français, gagner sur cette montagne a presque autant de sens que de remporter un Maillot Jaune.
3. Richard CARAPAZ (EF EDUCATION - EASYPOST) +9"
Porteur du Maillot à Pois, vainqueur de l’étape précédente. Il a de nouveau pris le maximum de points au sommet classé Hors Catégorie, verrouillant un peu plus son classement de la montagne. L’Équatorien, vainqueur du Giro 2019 et champion olympique sur route à Tokyo 2020, est devenu en 2024 le premier Équatorien à remporter une étape du Tour de France, décrochant au passage le Maillot à Pois, et il récidive en 2026.
4. Sepp KUSS (TEAM VISMA | LEASE A BIKE) +1:14
Après l’abandon de VINGEGAARD, toute l’équipe VISMA a redéfini son objectif : passer de « jouer le Maillot Jaune » à « chercher des victoires d’étape ». KUSS, vainqueur de la Vuelta 2023, est reconnu comme le meilleur coureur américain de sa génération dans les enchaînements de cols à haute altitude. Ce résultat prouve qu’il est en forme, simplement les trois premiers étaient trop rapides.
5. Tobias JOHANNESSEN (UNO-X MOBILITY) +2:07
Le Norvégien a réalisé une excellente performance globale sur cette édition, terminant finalement 12ᵉ du classement général. Pour un grimpeur issu d’une équipe de deuxième division, se hisser dans le top 5 à l’Alpe d’Huez est un résultat très solide.
6. Remco EVENEPOEL (RED BULL - BORA - HANSGROHE) +2:29
Le tournant clé. EVENEPOEL a concédé 2 minutes 29 secondes à POGAČAR sur cette étape, portant l’écart au classement général de 4 minutes 32 secondes à 7 minutes 11 secondes. C’est sa journée la plus douloureuse de cette édition — les 28 secondes qu’il avait reprises lors du contre-la-montre ont été effacées cinq fois en une seule fois à l’Alpe d’Huez. Mais il faut aussi voir l’autre facette : il a conservé sa deuxième place au classement général, et son matelas sur le troisième, DEL TORO, reste intact.
7. Isaac DEL TORO ROMERO (UAE TEAM EMIRATES XRG) +2:41
Le Mexicain, né en 2003, porteur du Maillot Blanc sur cette édition et deuxième homme fort de l’UAE. Il a remporté la 2ᵉ étape, devenant le deuxième coureur mexicain de l’histoire à gagner une étape du Tour de France. Sur cette étape, il ne concède que 12 secondes à EVENEPOEL — compte tenu du fait qu’EVENEPOEL est un coureur complet de niveau champion olympique, cet écart démontre que l’endurance en haute montagne de DEL TORO est déjà proche du niveau de l’élite mondiale.
8-9. Mattias SKJELMOSE (LIDL-TREK) et Paul SEIXAS (DECATHLON CMA CGM TEAM) à égalité +2:45
Les deux hommes franchissent la ligne ensemble. SEIXAS est le plus grand espoir français de cette édition, terminant finalement 4ᵉ du classement général (+11’56"), soit le meilleur résultat du camp des hôtes. SKJELMOSE termine finalement 6ᵉ du classement général.
10. Harold TEJADA CANACUE (XDS ASTANA TEAM) +3:22
Grimpeur colombien, il a maintenu une production de puissance stable tout au long de l’étape.
XII. Classement complet du Top 30
| Rang | Coureur | Équipe | Temps | Écart |
|---|---|---|---|---|
| 1 | Tadej POGAČAR | UAE TEAM EMIRATES XRG | 3:17:57 | Vainqueur |
| 2 | Lenny MARTINEZ | BAHRAIN VICTORIOUS | 3:18:03 | +6" |
| 3 | Richard CARAPAZ | EF EDUCATION - EASYPOST | 3:18:06 | +9" |
| 4 | Sepp KUSS | TEAM VISMA | LEASE A BIKE | 3:19:11 | +1:14 |
| 5 | Tobias JOHANNESSEN | UNO-X MOBILITY | 3:20:04 | +2:07 |
| 6 | Remco EVENEPOEL | RED BULL - BORA - HANSGROHE | 3:20:26 | +2:29 |
| 7 | Isaac DEL TORO ROMERO | UAE TEAM EMIRATES XRG | 3:20:38 | +2:41 |
| 8 | Mattias SKJELMOSE | LIDL-TREK | 3:20:42 | +2:45 |
| 9 | Paul SEIXAS | DECATHLON CMA CGM TEAM | 3:20:42 | +2:45 |
| 10 | Harold TEJADA CANACUE | XDS ASTANA TEAM | 3:21:19 | +3:22 |
| 11 | Matthew RICCITELLO | DECATHLON CMA CGM TEAM | 3:21:22 | +3:25 |
| 12 | Thymen ARENSMAN | NETCOMPANY INEOS CYCLING TEAM | 3:22:04 | +4:07 |
| 13 | Yannis VOISARD | TUDOR PRO CYCLING TEAM | 3:23:29 | +5:32 |
| 14 | Javier ROMO OLIVER | MOVISTAR TEAM | 3:23:58 | +6:01 |
| 15 | Clément BRAZ AFONSO | GROUPAMA-FDJ UNITED | 3:24:07 | +6:10 |
| 16 | Quinn SIMMONS | LIDL-TREK | 3:24:23 | +6:26 |
| 17 | Juan AYUSO PESQUERA | LIDL-TREK | 3:24:23 | +6:26 |
| 18 | Ion IZAGIRRE INSAUSTI | COFIDIS | 3:24:30 | +6:33 |
| 19 | Davide PIGANZOLI | TEAM VISMA | LEASE A BIKE | 3:25:31 | +7:34 |
| 20 | Tom PIDCOCK | PINARELLO-Q36.5 PRO CYCLING TEAM | 3:26:19 | +8:22 |
| 21 | Ben O’CONNOR | TEAM JAYCO ALULA | 3:26:26 | +8:29 |
| 22 | Jordan JEGAT | TOTALENERGIES | 3:27:04 | +9:07 |
| 23 | Ilan VAN WILDER | SOUDAL QUICK-STEP | 3:27:04 | +9:07 |
| 24 | George BENNETT | NSN CYCLING TEAM | 3:27:40 | +9:43 |
| 25 | Nicolas PRODHOMME | DECATHLON CMA CGM TEAM | 3:28:03 | +10:06 |
| 26 | Anders JOHANNESSEN | UNO-X MOBILITY | 3:28:21 | +10:24 |
| 27 | Adam YATES | UAE TEAM EMIRATES XRG | 3:28:21 | +10:24 |
| 28 | Bruno ARMIRAIL | TEAM VISMA | LEASE A BIKE | 3:28:41 | +10:44 |
| 29 | Tiesj BENOOT | DECATHLON CMA CGM TEAM | 3:28:41 | +10:44 |
| 30 | Mattia CATTANEO | RED BULL - BORA - HANSGROHE | 3:28:41 | +10:44 |
Il est à noter que Tom PIDCOCK, 20e, vainqueur à l’Alpe d’Huez en 2022, a concédé 8 minutes et 22 secondes sur cette montagne cette année. Il termine finalement 9e au classement général. En quatre ans, il est passé de protagoniste à figurant sur ce col, et c’est aussi cela, la cruauté de ce sport.
Adam YATES, 27e, est une autre histoire : pilier expérimenté de l’UAE, il concède plus de 10 minutes sur cette étape, ce qui indique que sa mission du jour était d’amener POGAČAR au pied de la montée, sans avoir ensuite à économiser ses forces.
XIII. Situation des quatre maillots distinctifs
Maillot jaune (classement général) : POGAČAR totalise 67 heures 53 minutes 00 seconde après cette étape. EVENEPOEL concède 7 minutes 11 secondes, DEL TORO 9 minutes 42 secondes, SEIXAS 10 minutes 06 secondes, MARTINEZ 13 minutes 00 seconde. L’écart est passé de 4 minutes 32 secondes à 7 minutes 11 secondes en une seule journée, et le dernier espoir théorique de suspense pour le maillot jaune s’est évanoui.
Maillot vert (classement par points) : Mads PEDERSEN (LIDL-TREK) reste en tête. Cette étape étant purement montagneuse, les points du sprint au sommet ont été pris par les coureurs du GC, sans impact sur la lutte pour le maillot vert. PEDERSEN porte le maillot vert depuis la 4e étape, une étape marquante de sa carrière.
Maillot à pois (meilleur grimpeur) : CARAPAZ, 3e de l’étape, engrange à nouveau de nombreux points sur les cols hors catégorie. Il porte le maillot à pois depuis la 6e étape, et cette étape scelle définitivement son titre de meilleur grimpeur.
Maillot blanc (meilleur jeune) : DEL TORO, 7e de l’étape, consolide son maillot blanc. Il ne l’a plus lâché depuis qu’il l’a récupéré lors de la 15e étape.
14. Analyse tactique des équipes
UAE TEAM EMIRATES XRG — Une journée parfaite. Le leader gagne l’étape, bat le record, creuse l’écart au classement général ; le deuxième homme DEL TORO conserve le maillot blanc et la troisième place du général ; un coureur du calibre d’Adam YATES peut totalement lâcher prise dans les 13 derniers kilomètres. Cette répartition des rôles — « le leader gagne, les équipiers défendent, les coéquipiers de soutien sont sacrifiés après usage » — est le modèle standard que cette équipe a peaufiné au fil des années. Le seul point critiquable : ils ne semblaient avoir laissé aucun équipier aux côtés de POGAČAR dans la première partie de l’ascension finale — mais quand le leader est lui-même le moteur le plus puissant du peloton, l’importance de ce détail diminue.
RED BULL - BORA - HANSGROHE — Une journée amère. EVENEPOEL perd 2 minutes 29 secondes à l’Alpe d’Huez, ce qui montre que son effort maximal en montée n’est toujours pas du niveau de POGAČAR. Mais d’un point de vue global sur ce Tour, leur stratégie était la bonne : concentrer les ressources sur les arrivées au sommet et le contre-la-montre (doublé lors des étapes 15 et 16), et limiter les dégâts sur les étapes de pure montagne. La 30e place de Mattia CATTANEO à 10 minutes 44 secondes montre que leurs équipiers de montagne étaient épuisés avant même le pied de l’ascension.
EF EDUCATION - EASYPOST — L’équipe qui a le mieux su tirer parti de ses ressources sur ce Tour. CARAPAZ porte à lui seul le maillot à pois, deux victoires d’étape et le prix du coureur le plus combatif. Pour une équipe sans prétention au maillot jaune, c’est une utilisation des ressources digne d’un manuel.
TEAM VISMA | LEASE A BIKE — Après le abandon de VINGEGAARD, leur plan pour ce Tour a été entièrement réécrit. KUSS 4e de l’étape, Davide PIGANZOLI 19e, Bruno ARMIRAIL 28e : de la visibilité, mais aucun résultat. La victoire au contre-la-montre par équipes d’ouverture, rétrospectivement, aura été leur journée la plus heureuse de ce Tour.
BAHRAIN VICTORIOUS — MARTINEZ échoue à 6 secondes de la victoire à l’Alpe d’Huez. Cette défaite si proche est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle pour l’équipe : la bonne, c’est qu’ils ont un grimpeur capable de rivaliser avec POGAČAR jusqu’aux 500 derniers mètres sur la plus grande scène ; la mauvaise, c’est qu’une telle opportunité ne se présente qu’une fois par an.
DECATHLON CMA CGM TEAM — La meilleure équipe française de ce Tour. SEIXAS 9e, RICCITELLO 11e, PRODHOMME 25e, BENOOT 29e : quatre coureurs dans le top 30. SEIXAS termine 4e du classement général final, un signal parmi les plus prometteurs du cyclisme français ces dernières années.
15. Le point de vue des cyclistes taïwanais : transposer l’Alpe d’Huez aux montagnes de Taïwan
La signification de l’Alpe d’Huez pour les cyclistes taïwanais réside dans le fait qu’elle est l’une des rares grandes ascensions européennes dont les spécifications « peuvent directement dialoguer » avec les montées emblématiques de Taïwan.
Tableau comparatif des spécifications :
| Parcours | Longueur | Dénivelé | Pente moyenne | Altitude au sommet |
|---|---|---|---|---|
| Alpe d’Huez | 13,8 km | 1 120 m | 8,1 % | 1 850 m |
| Wuling par l’ouest (Puli → Wuling, parcours complet) | environ 55 km | environ 3 000 m | environ 5,5 % | 3 275 m |
| Dayuling → Wuling | environ 11,5 km | environ 710 m | environ 6,2 % | 3 275 m |
| Fengguizui (route industrielle Wanxi) | environ 4,7 km | environ 380 m | environ 8 % | environ 610 m |
| Tataka (route provinciale 18, à partir de Chukou) | environ 70 km | environ 2 500 m | environ 3,5 % | 2 610 m |
(Les chiffres côté taïwanais sont des valeurs approximatives courantes ; ils peuvent varier selon le point de départ choisi.)
Ce tableau permet de tirer plusieurs enseignements :
Premièrement, le niveau de pente de l’Alpe d’Huez est, à Taïwan, le plus proche de celui de Fengguizui, mais avec une longueur trois fois supérieure. Si vous voulez ressentir à Taïwan la courbe d’intensité de l’Alpe d’Huez, la méthode la plus directe est la suivante : enchaîner trois montées de Fengguizui à intensité de course, sans pause entre elles. Ce sera extrêmement douloureux, et c’est précisément le but.
Deuxièmement, la « pente moyenne de 5,5 % » de Wuling par l’ouest est un chiffre trompeur. Le dénivelé de Wuling est dilué sur 55 kilomètres, avec au milieu les faux-plats entre Cuifeng et Yuanfeng. Ce qui correspond réellement à l’intensité de l’Alpe d’Huez, ce sont les derniers kilomètres de Wuling, de Kunyang au sommet, ainsi que les montées soutenues et continues de Cingjing à Cuifeng.
Troisièmement, pour la sensation psychologique de « un virage après l’autre, en comptant combien il en reste », les lacets de la partie finale de Wuling sont l’expérience la plus proche qu’offre Taïwan, mais l’échelle et la dimension sacrée diffèrent. Les 21 panneaux de l’Alpe d’Huez constituent un dispositif psychologique très particulier — vous savez exactement ce qu’il vous reste à parcourir, ce qui est à la fois un réconfort et une torture.
Conseils d’allure (pour ceux qui veulent y aller, ou s’entraîner à cette intensité à Taïwan) :
- Ne décidez pas de votre allure sur toute l’ascension en vous fiant à vos sensations des 2,5 premiers kilomètres. La partie la plus raide de l’Alpe d’Huez se trouve au tout début. Si entre les virages 21 et 19 vous vous dites « c’est facile », c’est que vous roulez beaucoup trop vite. L’approche raisonnable est de plafonner délibérément ces 2,5 premiers kilomètres à 95 % de votre puissance cible, afin de garder des allumettes pour le milieu de l’ascension.
- Prenez l’extérieur dans les lacets en épingle. La pente intérieure de chaque épingle est de 3 à 5 % plus raide que l’extérieure ; tous les coureurs professionnels passent à l’extérieur. Les cyclistes amateurs ont tendance à couper instinctivement à l’intérieur pour raccourcir, ce qui les soumet à un effort anaérobie à chaque virage — après vingt et un virages, c’est l’explosion assurée.
- Le VAM est votre meilleur outil d’auto-évaluation. Si vous pouvez maintenir un VAM de 900 à 1 000 m/h sur la partie finale de Wuling à Taïwan, vous pouvez probablement boucler l’Alpe d’Huez en 65 à 75 minutes — ce qui constitue déjà un très bon niveau amateur. En comparaison avec les 1 896 m/h de POGAČAR, vous aurez une toute nouvelle compréhension du mot « professionnel ».
- Dans les 1,5 derniers kilomètres, changez de braquet. La pente de la station de ski redescend à 4-6 %. Si vous restez sur un braquet de grimpeur avec un faible cadence en forçant, vous perdrez inutilement une à deux minutes. Sur ce segment, il faut activement passer un braquet supérieur et augmenter la vitesse.
Seizième — Pogačar : celui qui transforme le « pas besoin » en « je le fais quand même »
Pour comprendre le poids de cette étape, il faut élargir le cadre et regarder qui l’a remportée.
Tadej POGAČAR a décroché en 2026 son cinquième titre de vainqueur du Tour de France (2020, 2021, 2024, 2025, 2026), égalant Jacques ANQUETIL, Eddy MERCKX, Bernard HINAULT et Miguel INDURÁIN, devenant ainsi le cinquième coureur de l’histoire à remporter le Tour à cinq reprises. En 2020, il n’avait que 21 ans lors de son premier sacre, devenant le plus jeune vainqueur du Tour depuis Henri CORNET en 1904. En 2020 et 2021, il a remporté à chaque fois les trois maillots — classement général, meilleur grimpeur et meilleur jeune — un exploit que seul MERCKX avait réalisé avant lui, en 1972.
Son palmarès comprend également le Tour d’Italie 2024 (avec une avance au classement général de près de 10 minutes, la plus grande marge depuis 1965), les Championnats du monde sur route 2024 et 2025 (celui de 2024 à Zurich ayant été remporté en solitaire à plus de 100 kilomètres de l’arrivée), ainsi qu’une domination sur les classiques d’un jour : un triplé sur le Tour des Flandres (2023, 2025, 2026), un quadruplé sur Liège-Bastogne-Liège (2021, 2024, 2025, 2026), cinq victoires consécutives sur le Tour de Lombardie (2021 à 2025), et enfin Milan-San Remo, ajouté à son palmarès en 2026. Il totalise 262 semaines à la première place du classement mondial UCI, un record historique.
Un tel homme, le 24 juillet 2026 dans l’après-midi, se trouvait dans la situation suivante : 4 minutes 32 secondes d’avance au classement général, ses principaux rivaux déjà hors course, une étape reine avec 5 425 mètres de dénivelé à affronter le lendemain, et seulement trois jours de course restants. Tout athlète rationnel aurait choisi de « passer sans encombre ».
Lui a choisi de tout donner à l’Alpe d’Huez, et au passage, il a emporté le record que PANTANI détenait depuis trente et un ans.
Ce n’est pas la première fois. Lors de la 6ᵉ étape de la même édition, il avait également battu le record de vitesse historique sur le col du Tourmalet, s’imposant en solitaire avec 2 minutes 38 secondes d’avance — et ce, avant même d’avoir endossé le maillot jaune lors de la deuxième semaine. Ce mode opératoire, « dès qu’il y a une opportunité, je fonce », est souvent critiqué sur le plan de la rationalité tactique (gaspillage d’énergie, risque accru, création d’ennemis supplémentaires), mais c’est précisément ce qui fait que POGAČAR est POGAČAR : il aborde chaque étape comme une course d’un jour, plutôt que de considérer les vingt et un jours comme un problème de répartition des ressources.
Pour les spectateurs du cyclisme, ce genre de coureur est extrêmement rare, et extrêmement beau à voir.
Dix-septième — Pour aller plus loin : les noms de l’Alpe d’Huez
Si l’Alpe d’Huez est l’Alpe d’Huez, ce n’est pas seulement à cause de sa pente, mais parce que les noms inscrits sur ses 21 panneaux forment une histoire condensée du Tour de France.
1952, Fausto COPPI. C’est la première fois dans l’histoire du Tour que l’arrivée est placée au sommet d’une véritable haute montagne. Avant cela, le Tour franchissait les cols, mais ne terminait pas en altitude. La raison invoquée cette année-là par les organisateurs était de créer du spectacle, et COPPI a répondu à cette expérience par une échappée solitaire. Cette victoire a également établi l’« arrivée au sommet » comme un vocabulaire central des trois grands tours modernes.
1976 à 1989, la période de domination néerlandaise. Sur les 14 premières ascensions après le retour de l’Alpe d’Huez en 1976, 8 ont été remportées par des coureurs néerlandais, Joop ZOETEMELK s’imposant à lui seul en 1976 et 1979. Les Pays-Bas, qui ne possédaient alors aucune montagne digne de ce nom, ont établi une hégémonie sur la montagne la plus célèbre de France. Ce contraste a donné naissance au surnom de « Dutch Mountain », qui perdure encore aujourd’hui, et a directement façonné la culture orange du virage n° 7.
1995 et 1997, Marco PANTANI. Les 36 minutes 50 secondes et 36 minutes 55 secondes laissées par l’Italien sur cette montagne sont devenues la référence commune à tous ceux qui ont gravi l’Alpe d’Huez par la suite. Quelles que soient les évaluations complexes que la postérité porte sur cette époque, ces deux chiffres sont restés sur les chronomètres pendant trente et un ans.
2013, Christophe RIBLON. Cette année-là, pour la première fois dans l’histoire du Tour, l’Alpe d’Huez était escaladée deux fois le même jour, entrecoupée par la descente étroite du col de Sarenne. Le Français RIBLON a réalisé un retournement de situation lors de la deuxième ascension, remportant une victoire que les supporters français attendaient depuis longtemps.
2018, Geraint THOMAS. Le Gallois, porteur du maillot jaune, a gagné l’étape à l’Alpe d’Huez — un fait extrêmement rare dans l’histoire, car le maillot jaune cherche généralement à contrôler plutôt qu’à gagner.
2022, Tom PIDCOCK. Le Britannique a remporté l’Alpe d’Huez cette année-là en étant le plus jeune vainqueur, grâce à une technique de descente diffusée en boucle. Quatre ans plus tard, en 2026, sur la même montagne, il accusait 8 minutes 22 secondes de retard.
2026, Tadej POGAČAR. Le premier homme à passer sous la barre des 36 minutes sur cette montagne.
Dix-huitième — La physiologie des étapes courtes et intenses : pourquoi 129 kilomètres font plus mal que 200 kilomètres
La 19ᵉ étape nous offre un excellent support pédagogique pour aborder une idée souvent mal comprise : une étape courte ne signifie pas une étape facile.
Premièrement, la distance courte élimine la « marge de gestion de l’allure ». Lors d’une étape de montagne de 200 kilomètres, un coureur peut parcourir les 100 premiers kilomètres à une intensité inférieure au seuil, réservant sa glycémie, son glycogène musculaire et sa fatigue nerveuse pour la fin. Mais lorsque l’étape ne fait que 129 kilomètres et que la montée commence dès le 5ᵉ kilomètre, cette stratégie de répartition devient totalement inopérante. Dès la première minute du départ, tout le monde doit évoluer à proximité du seuil.
Deuxièmement, la valeur de l’échappée est amplifiée, tout comme sa difficulté. Dans une étape courte, l’échappée n’a pas besoin de tenir aussi longtemps ; théoriquement, ses chances de succès sont plus élevées, donc plus de coureurs veulent y prendre part et s’y battent plus férocement. Mais dans le même temps, les équipes de leaders savent que les écarts peuvent facilement déraper et serrent davantage la vis. Le résultat est que la courbe de puissance du début de course devient un plateau en dents de scie — le mode d’effort le plus éprouvant de tout le cyclisme.
Troisièmement, la fenêtre de récupération disparaît. Une étape de 3 heures 18 minutes semble plus facile qu’une de 5 heures, mais si, dans ces 3 heures 18 minutes, plus de 2 heures se situent au-dessus du seuil, la pression métabolique cumulée est en réalité plus élevée. De plus, une étape courte signifie généralement une bataille difficile le lendemain — cette édition en est le parfait exemple : la 19ᵉ étape était courte et brutale, la 20ᵉ était l’étape reine avec le plus grand dénivelé de l’édition. L’intention des organisateurs est on ne peut plus claire : tester la capacité de récupération des coureurs avec deux jours consécutifs de charge extrême.
Ce que les cyclistes taïwanais peuvent en retenir : si vous avez l’habitude d’évaluer l’intensité d’une sortie d’entraînement à l’aide du « kilométrage », la 19ᵉ étape vous montrera à quel point cet indicateur est peu fiable. Une sortie de 60 kilomètres avec 1 500 mètres de dénivelé, maintenue en permanence au seuil, a un impact sur le corps bien supérieur à une sortie plate de 150 kilomètres en endurance. Le relief de Taïwan se prête d’ailleurs très bien à ce type d’entraînement — le Beiyi combiné au Bùyàn Tíng, la route Yangjin combinée au mont Datun, ou n’importe quel itinéraire qui « grimpe dès les cinq premiers kilomètres », permettent de reproduire la structure d’intensité de la 19ᵉ étape.
19. Équipement et ravitaillement : la distance entre professionnels et amateurs sur cette montagne
L’Alpe d’Huez est l’un des rares cols mythiques du Tour que les cyclistes amateurs vont vraiment gravir. Chaque été, des dizaines de milliers de personnes paient leur billet d’avion pour Le Bourg-d’Oisans, rien que pour ces 13,8 kilomètres. Il vaut donc la peine d’aborder les différences concrètes en matière d’équipement et de ravitaillement.
Développement. Sur une montée à 8,1 % de pente moyenne comme celle-ci, les professionnels utilisent généralement un petit plateau de 34 ou 36 dents associé à une grande cassette de 30 à 34 dents. Pour les cyclistes amateurs, c’est un poste sur lequel il ne faut absolument pas lésiner — mieux vaut un développement trop léger que d’être contraint de forcer à 50 tours/minute sur les passages à 11 %. Le développement « Wuling » auquel les cyclistes taïwanais sont habitués (34×34 ou plus léger) est parfaitement adapté à l’Alpe d’Huez, voire même indispensable.
Rythme de ravitaillement. Sur 13,8 kilomètres, avec un temps de parcours amateur d’environ 60 à 90 minutes, une bouteille d’eau et un gel énergétique suffisent en théorie. Mais le vrai point clé se joue avant la montée — la difficulté de l’Alpe d’Huez réside dans « l’état dans lequel tu arrives au pied du col ». Les professionnels s’emploient à se ravitailler intensément dans les 15 kilomètres précédant le pied du col, tandis que les amateurs arrivent souvent déjà à sec.
Gestion de la température corporelle. En juillet, la vallée du Bourg-d’Oisans dépasse fréquemment les 35 degrés, et la vitesse relative du vent pendant l’ascension n’est que de 15 à 20 km/h, ce qui rend la dissipation thermique extrêmement inefficace. L’intensité élevée des 2,5 premiers kilomètres combinée à la faible vitesse du vent est la véritable raison pour laquelle beaucoup de gens « explosent » à l’Alpe d’Huez — ce n’est pas que les jambes manquent de force, c’est que la température corporelle centrale devient incontrôlable. Se verser de l’eau sur la tête, la nuque et les avant-bras est ce que font les professionnels sur ce type d’ascension, et les amateurs devraient faire de même.
Rythme mental. La plus grande fonction des 21 lacets est en réalité d’être des points d’ancrage psychologiques. Il est conseillé de découper l’ascension en trois segments : du virage 21 au virage 16 (tenir le coup), du virage 16 au virage 7 (trouver son rythme), du virage 7 à l’arrivée (tout donner). Ceux qui comptent en « combien de virages restants » tombent généralement dans un creux aux alentours du virage 14, car à ce moment-là tu es déjà très fatigué, mais il reste encore une bonne partie du chemin.
20. Notes de spectateur : trois moments de cette étape qui valent le coup d’être revus
Si tu veux revoir l’enregistrement de cette étape, il y a trois endroits qui méritent vraiment une lecture au ralenti :
Le premier : la côte de la Noye (kilomètres 18 à 25). C’est l’endroit le plus spectaculaire de toute l’étape — la route est accrochée aux parois rocheuses du massif des Deux-Alpes, et lorsque la caméra s’éloigne depuis l’hélicoptère, on voit les coureurs comme un chapelet de perles collées à la falaise gris-blanc. C’est aussi, simultanément, le premier endroit où le peloton se scinde véritablement. Observer quelles équipes ont encore des groupes complets de trois coureurs ou plus à cet endroit permet de prédire leurs ressources dans l’ascension finale.
Le deuxième : le virage à droite au pied du col au Bourg-d’Oisans (vers le kilomètre 114). C’est l’une des images de « bataille de positionnement » les plus classiques au monde. Depuis le plat de la ville, on bascule soudainement dans une pente à 10 %, et l’ordre des 30 premiers est complètement redistribué dans les deux derniers kilomètres avant le virage. Regarder qui se trouve dans les cinq premières positions au moment du virage permet essentiellement de connaître les intentions de chaque équipe.
Le troisième : le virage 7, le « virage hollandais » (environ au kilomètre 10). Ce n’est pas un point tactique, mais un point culturel. Une mer d’orange, de l’alcool, des enceintes et de la fumée — c’est la scène de spectateurs la plus extrême du cyclisme. Observer l’expression et la cadence de pédalage des coureurs à cet endroit permet de juger qui a encore de la marge et qui est déjà en train de souffrir.
21. Conclusion : une montagne, un après-midi, trente et un ans
La 19e étape ne faisait que 127,9 kilomètres, l’une des étapes de montagne les plus courtes de cette édition. Elle n’avait pas l’ampleur du dénivelé total de l’étape reine du lendemain, pas l’altitude du Galibier, et aucun suspense au classement général. D’un point de vue gestion de course, c’était une journée dont « le résultat était déjà écrit ».
Mais elle a laissé à ce Tour de France, et peut-être même à cette décennie, l’image la plus rediffusée : un homme portant le maillot jaune, avec plus de quatre minutes d’avance au classement général, n’ayant absolument aucune raison de prendre des risques, qui s’est donné à fond dans les 21 lacets pour aller décrocher un chiffre accroché depuis trente et un ans.
Le cyclisme est souvent une affaire de calcul — calculer les écarts, les points, les allumettes, la direction du vent. Mais parfois, il revient à l’essentiel : un homme, une montagne, un chronomètre.
Le 24 juillet 2026, dans l’après-midi, l’Alpe d’Huez était cet endroit-là.
Et pour les cyclistes taïwanais, le gain le plus pratique de cette étape n’est peut-être pas ce record, mais le fait qu’elle démontre une fois de plus une chose : la victoire dans une montée est en grande partie décidée avant même d’atteindre le pied du col. Comment tu manges, comment tu bois, comment tu t’abrites du vent, comment tu te positionnes pendant les 114 premiers kilomètres détermine combien de cartes tu as à jouer dans les 13,8 derniers kilomètres. Cette logique vaut dans les Alpes, et elle vaut tout autant à Wuling.
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